L’affirmation d’une marque (1875-fin du XIXème siècle)

Opérer un découpage chronologique revêt souvent un caractère un peu artificiel, non parce que la coupure choisie ne se justifie pas, mais certains changements ont déjà pu intervenir auparavant. En l’occurrence, la date de 1875 marque une rupture au moins symbolique, que traduit l’évolution du rôle de A. Hubinet. C’est à cette date que ses attributions dépassent le marché anglais. Or ses voyages font, à notre sens, la spécificité de cette seconde période. Elle prolonge la période précédente quant au développement de la maison Pommery : elle est celle d’une forte progression des ventes et de l’affirmation de la marque.

 

 

1. La croissance des ventes
1.1. Un négoce ralenti
1.2. La spectaculaire progression des ventes de la maison Pommery

2. L’expansion de l’aire d’influence commerciale
2.1. Le rôle moteur du marché anglais
2.2. Un rééquilibrage
2.2.1. L'affirmation des marchés anciens
2.2.2. De nouveaux marchés en plein essor

3. Les ressorts de cette expansion
3.1. Une volonté de diversifier les horizons commerciaux
3.1.1. La relativisation du marché anglais
3.1.2. La volonté de s’implanter sur de nouveaux marchés
3.2. La constitution d'un véritable réseau d’agents
3.2.1. La maison Pommery
3.2.2. L’exemple de la maison Perrier-Jouët

 

Chapitre VII :    L’expansion de la maison

 

1.                La croissance des ventes

1.1.         Un négoce ralenti

 

 

Le négoce du champagne poursuit sa croissance dans les dernières décennies du XIXème siècle, de manière moins régulière qu'auparavant cependant : le niveau des expéditions de 1872/1873 n'est plus atteint avant 1888/1889. Si la tendance d'ensemble révèle une progression, la conjoncture se fait sentir. L'année 1873 marque les débuts de la crise économique qui s'abat sur l'ensemble du monde civilisé pendant une vingtaine d'années. La sensibilité à la conjoncture est évidente pour un produit comme le champagne et cette atteinte à la prospérité vient ralentir la progression des ventes. Le XIXème siècle finissant voit également s'élever de nouveau les barrières douanières : le protectionnisme, dès la fin des années 1870, grève les prix du vin et ralentit sa consommation. Ainsi, le recul sensible des expéditions entre 1892/1893 et 1894/1895 s'explique sans doute par une réaction des pays étrangers aux barrières élevées par la France en 1892. Le marché américain se ferme largement aux importations dans les années 1890 et la plupart des maisons voient leurs ventes diminuer. Parallèlement, l'élévation des droits français a certainement favorisé l'émergence du marché français, jusque-là relativement peu important. Son poids ne cesse de croître à partir du début des années 1890. Les ventes y progressent de 450% entre 1890 et 1895 alors que dans le même temps les exportations diminuent de 16%[1].

 

Les chiffres des expéditions en 1898 que nous fournit F. Bonal permettent de mesurer les évolutions intervenues dans les principaux marchés depuis 1832[2].

Figure 6 : Poids des principaux marchés dans les expéditions de vins de Champagne, en bouteilles exportées en 1898

 

Globalement, l'ensemble des marchés ont vu leurs importations augmenter sensiblement. A la faveur de la prospérité, la plupart ont connu une véritable explosion de la consommation. C'est le cas du marché belge par exemple, qui est devenu le deuxième marché à l'exportation et le premier pays pour la consommation de champagne par habitant, avant la France et l'Angleterre[4]. Les pays scandinaves sont également dans ce cas. Certains marchés émergent à un niveau appréciable, témoignant par-là même du succès d'un vin dont l'aire de diffusion s'est considérablement élargie : c'est le cas de l'Argentine par exemple. Ces chiffres mettent surtout en évidence l'extraordinaire prépondérance du marché anglais, sur lequel les ventes dépassent 10 millions de bouteilles. L'Angleterre a certainement représenté, au cours du XIXème siècle, le débouché le plus régulier pour le champagne, et probablement le plus important, tout du moins dans la seconde moitié du siècle. D'après ces chiffres, plus du tiers des expéditions de champagne et vins mousseux de la Marne y sont effectuées[5]. Ce marché a joué un rôle d'autant plus déterminant que les négociants et consommateurs anglais comptent parmi les meilleurs connaisseurs en vins[6]. Le niveau des ventes s'explique également par le succès des champagnes extra-sec et brut, qui ont vraisemblablement donné un surcroît d'activité au marché. Ce succès est tout autant commercial que social. Vizitelli écrit que « les tous premiers vins des meilleurs producteurs de champagne, aux plus hauts prix naturellement, sont invariablement réservés pour le marché anglais »[7].Les autres marchés, qui occupent une place de choix dans le volume des expéditions en 1832, ont connu des fortunes diverses. Il est cependant difficile de jauger ici cette évolution, les chiffres des expéditions vers les Etats-Unis et la Russie étant peu révélateurs de leur véritable poids[8]. La progression du marché allemand a été freinée, quant à elle, par la guerre de 1870 et les tensions dans les relations franco-allemandes qui en ont découlé.

 

Globalement, le négoce du champagne connaît une évolution qui le démarque du reste de l’économie française dans les dernières décennies du XIXème siècle et les ventes s’affirment encore au début du XXème siècle. Même si la progression des ventes est irrégulière, la demande reste importante, consacrant le succès du champagne. Les prix flambent lors des vendanges, dès le début des années 1870, notamment du fait de récoltes insuffisantes pour répondre à la demande[9].

 

1.2.         La spectaculaire progression des ventes de la maison Pommery

 

La maison Pommery franchit une étape dans son développement au cours de cette seconde période. Jusqu'en 1875, A. Floquet remarque que les stocks de la Maison n'ont jamais dépassé les 8.000 hectolitres - chiffre atteint en 1875 ; en 1891, ces stocks atteignent 68.000 hectolitres[10]. Il s'agit là du résultat concret de la construction du nouveau domaine Pommery, commencée à la fin des années 1860, qui permet de multiplier les stocks en cave. Sa construction même témoigne d'un changement d'échelle dans les affaires de la Maison, ou tout du moins d'une volonté de leur donner une nouvelle dimension. Il est le support de la formidable croissance de ses ventes. Entre le début des années 1880 et la fin du XIXème siècle, celles-ci font plus que doubler (+104% entre 1881 et 1899). Dans le même temps, les expéditions globales des vins de Champagne ne progressent que de 36%[11]. Ses ventes triplent même entre 1881 et 1909 (+204%), alors que la progression des expéditions de vins de Champagne n’a pas doublé sur la même période (+88%). Si nous ajoutons ces performances à celles réalisées entre 1860 et 1880, il nous est possible de prendre la mesure de l’explosion des ventes depuis la fin des années 1850. Cette croissance est d’autant plus remarquable qu’elle se démarque nettement du reste du négoce des vins de Champagne. Dans les années 1870, alors que celui-ci connaît un recul des expéditions (-4% entre 1872/1873 et 1879/1880), la maison Pommery voit ses ventes augmenter de 36%.

 

La maison Pommery occupe désormais une position privilégiée au sein des maisons de champagne. Elle est devenue en quelques décennies l’une des toutes premières marques. A. Floquet précise que ses ventes atteignent 10% de la production champenoise en 1890, année exceptionnelle puisqu'elle n'atteint plus ce chiffre par la suite[12]. En réalité, ce poids est peut-être plus élevé, F. Bonal nous précisant que, dans les chiffres de la Chambre de Commerce, la proportion des vins mousseux hors champagne s'élève à près d'un quart de l’ensemble[13]. En tout cas, cette période voit certainement la reconnaissance de la marque au sein des plus prestigieuses :

 

« Ah, Pommery toi, le plus bel ornement du champagne

Toi que je préfère entre toutes les marques

Toi, nom vaillant et apaisant Cicérone

Dans quelles nuées mènes-tu mon esprit ?

Par toi, j’oublie tous les désagréments terrestres

Tu as su si bien m’éviter les soucis quotidiens »[14]

 

« C'est vous Clicquot, Mumm, Roederer, Moët et Pommery, qui triompherez de l'air ! Car tous les coqs français chantent dans la campagne ; le meilleur des moteurs est le vin de Champagne.»[15]

 

La reconnaissance de la marque traduit très certainement son succès. Si la maison Pommery est ici mise sur le même plan que les marques de champagne les plus prestigieuses, ce n'est sans doute pas par hasard. La maison Moët est probablement la plus importante, avec 2,5 à 3 millions de bouteilles expédiées annuellement au début du XXème siècle[16]. La maison Mumm expédie, quant à elle, 2,6 millions de bouteilles en 1900[17], alors que, à la même date, les expéditions de la maison Pommery avoisinent les 2 millions. Une maison comme la maison C. Heidsieck a expédié de 8 à 900.000 bouteilles en 1886, contre 1.177.481 bouteilles vendues par la maison Pommery à la même date. Précisons que si les ventes de champagne ont encore augmenté au cours des dernières décennies du XIXème siècle, cette période n'a pas été heureuse pour toutes les maisons de champagne. La maison Perrier-Jouët par exemple voit ses ventes diminuer à partir de la fin des années 1880.

Figure 7 : Evolution comparée des expéditions des maisons Perrier-Jouët et Pommery entre 1881 et 1909  [18]

 

Nous reviendrons par la suite sur l'exemple de la maison Perrier-Jouët. Il est cependant intéressant de remarquer ici le fort contraste, et surtout le contraste de plus en plus affirmé : alors que la tendance générale des expéditions de la maison Pommery est à la hausse, malgré leur irrégularité, la maison Perrier-Jouët voit ses expéditions décliner, et ce malgré un contexte de croissance du négoce du champagne. Cette maison jouit pourtant d'une bonne réputation, notamment sur le marché anglais où, nous l'avons vu, elle a joué un rôle pionnier[19]. Cet exemple illustre alors les mutations qui ont pu se produire au cours de cette période. L’ensemble de ces comparaisons, avec des maisons qui jouissent sans aucun doute d’une notoriété plus forte que la maison Pommery à la fin des années 1850, fait ressortir d'autant plus son évolution.

 

 

2.                L’expansion de l’aire d’influence commerciale

 

Il s’agit là du phénomène marquant de cette seconde période. Le marché anglais a eu pour la maison Pommery une importance vitale et a joué un rôle moteur, mais elle a également, semble-t-il, su diversifier ses débouchés. Ces deux processus, par leur rythme différent, ont permis la forte progression de ses ventes au cours de cette période.

 

2.1.         Le rôle moteur du marché anglais

 

         Ce rôle, que nous avons déjà eu l'occasion de constater au cours de la première période, se confirme encore à la fin du XIXème siècle[20]. Le niveau des ventes y reste très élevé - la moyenne annuelle est supérieure à 500.000 bouteilles vendues (502.494) - et connaît un maximum spectaculaire à 1.228.762 bouteilles en 1888 pour ce seul marché. En 1898, d’après les chiffres relevés, la marque Pommery représenterait 7,2% des ventes sur le marché anglais, contre 6,2% pour la maison Perrier-Jouët, qui y est pourtant une référence[21].

 

L’histoire du développement de la maison Pommery est étroitement liée à celle du marché anglais. Elle l'est d'autant plus que les liens commerciaux entretenus par les négociants anglais avec les colonies britanniques, ou anciennes colonies, font de ce marché une véritable ouverture. Certaines maisons de négoce anglais ont ainsi des succursales dans les principales villes indiennes[22]. A. Hubinet souligne à plusieurs reprises, au début des années 1870, l’importance de certains ordres à soigner particulièrement car ils sont autant d’introductions sur le marché indien[23] ou le marché américain[24], deux débouchés «considérables» pour le champagne[25]. Tous ces éléments mettent en évidence l’intérêt stratégique du marché anglais. Les marchés d’Amérique du Nord et des Colonies en sont des prolongements directs. C'est d'ailleurs en Angleterre que A. Hubinet a recruté des agents pour les Etats-Unis et le Canada au début des années 1870[26]. Lors de son voyage aux Etats-Unis, il remarque à quel point la notoriété de la marque en Angleterre a largement contribué à son succès dans ce pays. Soulignons cependant que le marché anglais présente cet intérêt parce que la qualité des produits répond aux attentes des consommateurs de ces différents pays[27].

 

Il n'est pas excessif de parler d'un rôle moteur du marché anglais au regard du poids qu'occupe le marché américain (Etats-Unis et Canada) dès la fin des années 1870 : il représente 27% des expéditions de la Maison en 1879/1880. Chronologiquement, le recrutement d'agents dans ces pays - les premiers dont A. Hubinet s'est occupé - marque le premier temps de l'expansion de l'aire d'influence commerciale de la maison Pommery.

 

Figure 8 : Le poids des marchés anglais et américain dans les expéditions de la maison Pommery [28]

 

A partir des années 1880, le marché américain se situe sur le même plan que le marché anglais en terme de volume d’expédition. En une décennie, les ventes y ont été multipliées par treize. Cette progression s’opère dans un contexte économique plus favorable pour les Etats-Unis, moins touchés que la Grande-Bretagne par les effets de la grande dépression économique de la fin du XIXème siècle. Les Colonies - que nous avons comptabilisées avec l'Angleterre - prennent également une importance croissante dans les expéditions, compensant à plusieurs occasions les faiblesses du marché anglais. Ces marchés réunis - Angleterre,  Colonies   et  Amérique  du Nord - concentrent plus  des trois

quarts des expéditions de la Maison jusqu'au début des années 1890. Même lorsqu'ils connaissent un certain recul par la suite, ils conservent une place prééminente dans les ventes de la maison Pommery. A. Hubinet n'est pas étranger à cette situation. Il a encouragé la Maison à développer ses affaires avec ces marchés, l'a conseillé dans le choix des cuvées et dans leur opération, s'est occupé du recrutement des agents, aussi bien pour les Etats-Unis que pour le Canada et les Colonies[29]. Par les relations dont il dispose dans le "wine trade" à Londres et par l'intérêt stratégique de cette place, il a sans doute influé sur le développement des affaires.

 

2.2.         Un rééquilibrage

 

Ce rôle doit cependant être regardé à la lumière des autres marchés de la Maison. Si les marchés anglais et américain occupent une place prééminente des années 1870 jusqu’au début des années 1890, ils connaissent tous deux un certain recul à partir de ce moment. Leur part respective dans les expéditions de la Maison diminue : ensemble ils représentent 84% des expéditions en 1881, 74% en 1890 et moins de la moitié au cours des années 1900 (47% en 1903). Ce recul ne tient pas spécifiquement à une diminution des expéditions, mais plutôt à l'émergence et l’affirmation d'autres marchés, de sorte que nous observons un "rééquilibrage" au sein des différents marchés de la Maison. Certes, aucun n’a contesté la suprématie de l’Angleterre ou des Etats-Unis, mais tous ont vu leur poids respectif dans les expéditions augmenter. C'est ce que mettent en évidence les graphiques ci-dessous.

 

Figure 9 : Evolution du poids des différents marchés de la maison Pommery dans ses expéditions, à travers trois coupes [30]

Ces graphiques illustrent ce "rééquilibrage" : en dehors des marchés anglais et américain, un seul marché - le marché russe - représente plus de 5% des expéditions de la maison Pommery en 1881. En 1893, tous les marchés ont vu leur part augmenter : ils représentent 41% des expéditions en 1893, au lieu de 18% en 1881. La différence entre les deux principaux marchés et les autres s'est sensiblement réduite ; la part de l'Allemagne est d'ailleurs proche de celle de l'Angleterre. Le dernier "sondage" opéré est à une date relativement tardive au regard de notre sujet, mais il est, à notre sens, l'aboutissement d'un processus : à cette date, hormis le marché sud-américain, tous les marchés dépassent 5% des expéditions totales. Il y a un double mouvement derrière ce rééquilibrage, auxquels il convient de s'intéresser : l'affirmation d'anciens marchés et l'apparition de nouveaux marchés à un niveau non négligeable. Tous connaissent une croissance progressive, mais continue, qui se distingue de celle des marchés anglais et américain, caractérisées par de fortes variations.

 

2.2.1. L'affirmation des "marchés anciens"

Par "marché ancien", nous entendons ici les marchés sur lesquels la Maison compte des agents au début des années 1860, en-dehors du marché anglais : c’est sur ces marchés qu’elle porte ses efforts dans un premier temps [31] . La marque y jouit déjà d'une certaine notoriété. D'une manière générale, les ventes y connaissent une forte augmentation.

Figure 10 : L’affirmation des ventes sur les "marchés anciens" entre 1881 et 1909 [32]

 

Parmi ces marchés qui arrivent à maturité, l’Allemagne occupe une place prééminente, ce que met en valeur ce graphique. Sa part relative dans les expéditions connaît une progression exponentielle entre 1881 et 1900, passant de 3 à 21% et, s’il décline par la suite, les ventes restent à un niveau appréciable. Il est remarquable de constater que les ventes n'ont, semble-t-il, pas trop souffert de la guerre de 1870. Elles connaissent un certain tassement dans les années 1870, mais ont été multipliées par 5 entre 1872/1873 et 1898 [33] . En ce sens, la maison Pommery se démarque de nombre d'autres maisons. Cette croissance est peut-être liée à l’organisation sur ce marché. Elle y dispose en effet, jusqu’à la fin du XIXème siècle, de quatre ou cinq "agents", L. Mertens restant, semble-t-il, Agent général. De fait, le poids de ce marché dans la correspondance envoyée aux intermédiaires a sensiblement progressé : il représente 21% de l’ensemble de cette correspondance en 1879/1880 et 31% en 1893/1894. Il n’est pas impossible d’y voir là les raisons de cette affirmation dans les dernières décennies du XXème siècle. En 1898, si nous nous fions aux chiffres du Vigneron champenois, les ventes de la maison Pommery représenteraient 17% du marché allemand, ce qui semble considérable [34] . A partir du début des années 1890, le poids du marché allemand dans ses expéditions oscille entre 15 et 20% de ses expéditions avant de décliner au milieu des années 1900 [35] .

 

Les autres marchés connaissent une maturation plus lente. Les ventes y progressent également, mais à un rythme plus lent que le marché allemand : globalement, elles n’y sont multipliées par 5 qu’entre 1881 et 1905. Le marché français surtout prend une importance croissante, puisqu'il représente près de 10% de ses expéditions à la fin des années 1900, suivant en cela la tendance générale. Il se situe alors au même niveau que le marché allemand. Cependant, la présence de la maison Pommery sur ces marchés est très faible au regard de leur poids dans le négoce du champagne : elle n'y représenterait qu'entre 1 et 1,5% des expéditions totales à la fin du XIXème siècle. Surtout, la progression sur le marché belge (et hollandais) doit être relativisée : le niveau des ventes y a chuté entre 1872/1873 et 1881 et il faut attendre 1896 pour que ce niveau soit de nouveau atteint. Sa faiblesse relative - alors même qu'il connaît une forte croissance - met en évidence la rupture qui s'est opérée, pour la maison Pommery, par rapport à l'aire initiale d’extension de ses affaires, au sein de laquelle ce marché joue un rôle vital[36]. Le diagnostic de A. Hubinet ne fait que confirmer notre analyse[37].

 

2.2.2. De nouveaux marchés en plein essor

 

Parallèlement, la croissance de la maison Pommery doit à l’émergence de marchés relativement récents à partir des années 1870. Il s'agit là des marchés sur lesquels A. Hubinet a recruté un agent et dont il s'est occupé. Ces marchés, ce sont les Etats-Unis - que nous avons évoqué par ailleurs - la Russie, l’Autriche-Hongrie, la Scandinavie, mais également l’Amérique du Sud.

 

Figure 11 : L’affirmation des ventes sur les "marchés récents" entre 1881 et 1909 [38]

Cette évolution doit être mise en perspective avec celle des marchés anciens. La Maison ne travaille ces marchés que depuis le milieu des années 1870 pour le plus ancien. Ils s'affirment tous de manière spectaculaire, comme en témoigne le graphique ci-dessus. Entre 1879/1880 et la fin du XIXème siècle (1898), les ventes sont multipliées par 14 sur le marché russe, par 17 sur le marché austro-hongrois, par 38 sur le marché scandinave. En Amérique du Sud, en  l'espace  de deux  décennies (1887-1909),  elles  font  plus que centupler.

 

Figure 12 : Géographie épistolaire des principaux pôles de la maison Pommery, d'après la corres-pondance de 1879/1880

Figure 13 : Géographie épistolaire des principaux pôles de la maison Pommery, d'après la correspondance de 1893/1894

 

La contribution de ces marchés à la croissance de la Maison met en évidence le choix de la diversification qui a été fait et qui est à l’origine du "rééquilibrage" au sein des marchés. L’importance du rôle de A. Hubinet dans le recrutement de nouveaux intermédiaires sur ces nouveaux  marchés ne peut pas nous échapper dans cette optique.

 

La progression des ventes de la maison Pommery s’accompagne d’une spectaculaire expansion de son aire commerciale[39]. Ces nouveaux axes sont principalement dirigés vers le nord (Saint-Pétersbourg et Gothembourg, puis Stockholm, Copenhague et Riga) et vers l’est de l’Europe (Vienne, puis Varsovie et Bucarest). Au début des années 1890, le "centre de gravité" des relations épistolaires de la Maison s'est manifestement déplacé vers le nord et l’est de l’Europe. Entre le relevé de 1879/1880 et celui de 1893/1894, les échanges épistolaires avec New-York se sont intensifiés (+114%), mais Londres a perdu de son poids (-34% en volume de lettres). Le poids écrasant de l’Allemagne dans la correspondance générale de 1893/1894 reflète l’extraordinaire essor de l’activité de la maison Pommery vers ces nouveaux axes d'échanges. Il tient essentiellement à la situation de carrefour de ce marché : il constitue une étape sur les routes qui mènent à la Scandinavie et à la Russie, mais également à l’Autriche-Hongrie. Ainsi, nombre de lettres sont adressées à des commissionnaires-expéditeurs – notamment de la Baltique – chargés d’acheminer les vins sur ces différents marchés, ou à des commissionnaires chargés d’assurer ces vins.

 

Ce rééquilibrage est le signe d’une croissance, semble-t-il mieux maîtrisée par la maison Pommery, car tous ces marchés participent, à des degrés divers, à la spectaculaire progression de ses ventes. En ce sens, si l’Angleterre a joué un rôle moteur, les autres marchés ont pris en quelque sorte le relais par la suite.

                     

3.                Les ressorts de cette expansion

3.1.         Une volonté de diversifier les horizons commerciaux

3.1.1. La relativisation du marché anglais

 

Si le marché anglais occupe un poids considérable dans l’activité de la maison Pommery dès les années 1870, un certain nombre d’indices nous permettent cependant de penser que le succès rencontré sur ce marché n’est pas perçu comme un "aboutissement" :

 

         « [...] Je vous prie de me dire par retour du courrier sans faute ce que vous pouvez mettre de 1870 à ma disposition. Pour l’amour de Dieu, donnez m’en assez. N’est-il pas désespérant de manquer la vente quand on s’est donné autant de mal et quand on a fait autant de frais pour faire prendre la Marque. Donnez-moi du moins la préférence sur le marché américain et sur les commissionnaires de Paris. Depuis trois mois, je ne pousse plus à la vente ; depuis trois semaines je refuse des ordres... »[40]

 

         Ce passage s’inscrit dans la continuité des reproches de A. Hubinet, qui se plaint de ce que la Maison ne fasse pas bénéficier le marché anglais de cuvées plus importantes[41]. En l’occurrence, il est intéressant de constater qu'il attribue ce manque de moyens à son "choix" de ne pas accorder la priorité au marché anglais. L’extrême sensibilité du négoce du champagne à la conjoncture invite sans doute à la prudence. Concentrer ses efforts sur un marché serait peut-être plus bénéfique, mais cela comporterait peut-être le risque d’une trop grande dépendance. Il n'est pas difficile d'imaginer les conséquences néfastes d'une telle politique en cas de conjoncture moins bonne par exemple, ou si la marque venait à connaître une certaine désaffection auprès des consommateurs. L'extension de son aire d'influence commerciale - les stocks dévolus à sa clientèle continentale et américaine, au détriment du marché anglais - s'inscrit sans doute dans ce cadre, quitte à ce qu’elle disperse ses efforts[42]. Un autre extrait, datant de la fin des années 1870, tend à montrer que l'extension de son aire d'influence commerciale est une perspective voulue, revendiquée, et qui porte ses fruits :

 

         « […] s'il savait que pour contenter notre clientèle continentale et américaine, il nous faut maintenant 7 à 800 000 bouteilles annuellement rien que pour ces marchés, qui n'ont rien de commun avec le marché anglais, marché tout spécial sur lequel on ne peut acheter que dans les années de sans acidité. »[43]

 

         Il est intéressant de remarquer que H. Vasnier relativise ici l'intérêt du marché anglais : non seulement la Maison peut compter sur d'autres débouchés quantitativement importants, mais les exigences particulières de ce marché en font un débouché fragile, difficile à satisfaire en permanence. Ces propos s'inscrivent dans la lignée de ceux tenus une dizaine d’années plus tôt par H. Vasnier, s'inquiétant alors de ces exigences[44]. Il y a là, au début des années 1880, une certaine distance prise par rapport à ce marché, et ce malgré le rôle qu'il a joué - et qu’il  continue de jouer - dans le développement des affaires de la maison Pommery.

 

3.1.2. La volonté de s’implanter sur de nouveaux marchés

 

Le marché russe semble faire l’objet d’attentions particulières de la part de la maison Pommery au milieu des années 1870. Dans une lettre datant de 1875, A. Hubinet écrit qu'il a proposé à Mme Pommery d'effectuer un « voyage de découverte » en Russie:

 

« [...] Dans une lettre que j’ai écrit ces jours derniers à Madame Pommery, je lui ai dis que le moment actuel est convenable pour aller faire un voyage de découverte en Russie et que je me mets à votre disposition.[…] Si j’allais en Amérique de temps en temps aurais-je une petite commission sur les affaires américaines ? Si oui, avec le marché russe et le marché américain, il me semble que je pourrais ne pas perdre en abandonnant l’affaire Lalande... »[45]

 

          Il ne nous est pas possible de savoir avec certitude à qui revient l’initiative de ce voyage, ses modalités ayant été discutées dans la correspondance privée entre Mme Pommery et A. Hubinet : est-ce Mme Pommery qui lui a demandé de le faire en vue de développer ses relations avec le marché russe ou A. Hubinet qui lui a proposé ses services en tant que voyageur ? La seule chose qui apparaît de manière sûre, c’est qu'il doit être chargé de visiter ce marché en contrepartie d’un intéressement aux affaires. S’il demande l’octroi d’une commission sur les affaires américaines, celle-ci lui semble en effet acquise pour le marché russe.

 

La mise en parallèle de ces deux marchés est intéressante. Les affaires n’y sont pas au même stade de développement. La Maison a eu la volonté de développer ses affaires avec ces deux marchés à la fin des années 1850[46]. Si les relations ont été interrompues au cours des années 1860, elles reprennent au début des années 1870, mais sous des formes différentes. Sur le marché américain, la Maison dispose d’un agent en la personne d'un consignataire, C. Graef. Quant au marché russe, il n’est pas perçu comme une entité autonome. Il est intégré à l’aire de voyage de Barthélémy, avec qui la maison est en contact en 1872/1873 et aux services duquel elle recourt à l’occasion des deux voyages qu’il effectue annuellement dans tout l’"Orient"[47]. Le chiffre de ventes est en rapport avec le faible engagement de la Maison sur ce marché.

 

Le recours aux services de A. Hubinet est, à notre sens, révélateur de ses velléités d’extension : elle compte probablement sur ses qualités, démontrées sur le marché anglais, pour essayer d'y implanter solidement la marque. L'intérêt porté au marché russe au milieu des années 1870, comme au marché américain quelques années auparavant, s'inscrit sans doute dans une volonté de diversifier ses débouchés de manière plus solide qu'auparavant. Ce premier voyage en Russie marque une étape - que nous avons considéré comme telle en tout cas - dans le développement des affaires de la maison Pommery. Le marché russe compte d'abord parmi les marchés sur lesquels une maison d’un certain rang se doit d’être présente. Mais surtout, à partir de ce moment, A. Hubinet consacre une grande partie de son temps à voyager pour le compte de la Maison. Il joue un rôle capital dans la mise en place d’un véritable réseau d’agents, ce que nous étudierons par la suite. Ses attributions dépassent vite en effet le cadre du marché russe. Durant l’été 1876, il se trouve en effet en Scandinavie dans le but d'y recruter un agent, voyage qu'il effectue à l'initiative de Mme Pommery :

 

« Chère Madame  […] Tenez-vous beaucoup à ce que j'aille en Suède avant juillet prochain ? Pour aller d'ici à Stockholm en hiver, il faut faire un détour immense, par Hambourg. Si j'y allais en été, je pourrais de Stockholm venir de nouveau ici par bateau à vapeur. »[48]

 

Cet extrait nous apprend en effet que Mme Pommery a demandé à A. Hubinet de se rendre sur le marché suédois dès le début de l'année 1876, sans doute pour y recruter un agent[49]. Là encore, la Maison a un représentant sur le marché suédois au début des années 1870, mais les relations sont peu développées. Ce voyage témoigne de ses velléités d'étendre son aire d'influence commerciale, en développant ses affaires de manière solide. Dans les faits, dès 1879/1880, Gothembourg apparaît comme un "pôle" qui organise l’espace commercial de la Maison.

 

Ces intentions - et le rééquilibrage que nous avons mis en évidence - viennent remettre en cause l'idée d'une concentration des efforts de la maison Pommery sur quelques marchés, et principalement sur le marché anglais. Cette idée se retrouve exprimée par F. Bonal, qui s'appuie en cela sur Bertall : ce dernier avance l'idée que les grandes maisons de champagne « se partagent pour ainsi dire les faveurs des cinq parties du monde », qu'elles sont chacune plus ou moins spécialisées, à l'exception de quelques maisons plus éclectiques comme Moët ou Giesler & C°. Ainsi, au début des années 1880, la maison Pommery serait spécialisée sur l'Angleterre, la Suède et le Danemark[50]. Il suffit de regarder les chiffres de ses expéditions pour se convaincre de la faiblesse des deux derniers marchés cités. Plus généralement, cette idée de spécialisation ne semble pas valide pour la première période de l’histoire de la Maison, où ses efforts se portent sur différents marchés : l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas, Paris. Elle l'est encore moins en ce qui concerne cette seconde phase, y compris pour le marché anglais : la maison Pommery semble au contraire s'être fait fort de diversifier ses horizons commerciaux.

 

3.2.         La constitution d'un véritable réseau d’agents

3.2.1. La maison Pommery

 

L’expansion de l’aire d'influence commerciale de la maison Pommery a été permise, au cours de ce dernier quart du XIXème siècle, par le recrutement d’agents attachés à une place ou à un pays. C'est ce que met en évidence l'évolution de la géographie des principaux pôles : en 1893/1894, à chaque pôle correspond une agence - ce qui n'est pas le cas auparavant - et un dépôt dans la plupart des cas, qu’il soit aux mains d’un commissionnaire-entrepositaire[51] ou de celles de l’agent, jouant le même rôle. Il y a en cela une extension du modèle décrit précédemment[52], à commencer par l’espace commercial que nous avons décrit comme étant "mouvant" au cours de la première période. L’"aire d’influence commerciale" de la maison Pommery s’organise progressivement ; elle est désormais quadrillée par ce système d’agences et de dépôts. Cela nous amène à souligner la perspective semble-t-il adoptée de diversification de ses débouchés.

 

Il est significatif que cette expansion se soit opérée par le recrutement d'agents et non par le recours aux services de consignataires ou de voyageurs, comme cela a pu être le cas auparavant. Cette modalité est en effet perçue par la Maison comme le meilleur moyen de développer sérieusement ses affaires et de s’implanter durablement sur un marché :

 

« […] Il n’est pas possible que notre clientèle fasse des progrès avec notre organisation actuelle, ou il faudrait que vous veniez à Vienne plus souvent ou que nous y ayons un agent constamment occupé à pousser la marque tant dans la capitale que dans les provinces d’Autriche-Hongrie. Il faut sérieusement songer à remplacer M. Brofft. »[53]

 

Ce passage fait suite au constat des difficultés rencontrées à écouler les vins en dépôt à Vienne. Il met en évidence une sorte de blocage sur le marché austro-hongrois qui, de l’aveu même de H. Vasnier, tient à l’organisation du travail. L’Autriche-Hongrie entre dans le champ d’action de L. Mertens, qui y effectue un voyage par an. C’est précisément cette organisation qui montre ses limites. En l'occurrence, ces voyages ne suffisent plus à satisfaire les ambitions de la Maison concernant ce marché. Le représentant avec qui elle est en contact réside tantôt à Bucarest, tantôt à Vienne. Nous ne connaissons pas ses attributions, mais il semble en tout cas incapable de s'occuper sérieusement de la marque[54]. Si la Maison tient à accroître ses ventes sur ce marché, cela passe, d’après Vasnier, par le recrutement d’un agent sérieux – c’est-à-dire qui puisse consacrer son temps à pousser la marque, et non occasionnellement. La perception des limites du recours à des voyageurs, ou à de simples représentants[55], pour développer ses affaires met en perspective le recrutement d'agents à partir du milieu des années 1870.

 

A partir des années 1870 se met progressivement en place un véritable réseau d’agents, venant prolonger la "structure embryonnaire" qui a assuré, dans un premier temps, le développement des affaires de la Maison. Ces agents - voire sous-agents parfois - quadrillent ses différents marchés, chacun opérant au sein d'un champ d'action et selon des modalités définies. Ce processus s’opère au nom d’une logique d’efficacité, comme le montre H. Vasnier dans le passage cité précédemment : s’il convient de recruter un agent fixe, présent continuellement, sur le marché austro-hongrois, c’est pour y assurer au mieux la présence de la marque et y développer les affaires plus sérieusement. Cette idée se retrouve également exprimée pour d'autres marchés :

 

« […] Depuis longtemps déjà, nous avions l'intention d'établir une agence en Italie, et elle est devenue nécessaire pour l'extension de nos affaires dans cette contrée… »[56]

 

 Cet extrait confirme l'idée que la mise en place d'agences représente une étape dans le développement des affaires de la maison Pommery. Jusque-là elle a pu se satisfaire de cette organisation en Italie, mais, alors qu’elle cherche à accroître ses affaires sur ce marché, l'établissement d'une agence - et donc la présence continue d'un agent - se fait sentir comme une nécessité. C'est probablement le cas sur d'autres marchés, à l'instar du marché austro-hongrois. Plusieurs marchés, travaillés jusque-là par des voyageurs, ont en effet vu ce mode de travail progressivement remis en cause à partir du milieu des années 1870 : l’Autriche-Hongrie, où L. Mertens a vraisemblablement continué de voyager, en 1879 – la Russie en 1878 – l’Italie en 1879 - les Pays-Bas en 1882 - puis plus tard le Luxembourg. L'exemple de ces deux derniers marchés est révélateur : depuis 1859/1860, la Maison n'a quasiment jamais compté d'agent sur le marché hollandais ; sur le marché luxembourgeois, elle a toujours eu recours aux services de la maison Poidevin de Beaune, avec qui elle est encore en contact en 1879/1880.

 

Ces exemples montrent que l'établissement d'une agence sur ces marchés constitue une rupture dans la manière dont la maison Pommery les conçoit. La constitution de ce réseau est la traduction spatiale d’une "autonomisation" progressive : chaque marché doit avoir un agent fixe. L’Autriche-Hongrie témoigne de ce processus, puisqu'en 1872/1873, c'est encore L. Mertens qui en a la charge[57]. Quant aux Pays-Bas, ils sont travaillés depuis le début des années 1870 par Stuyvaert, agent de la Maison en Belgique, qui y effectue un à deux voyages par an. Ce mode de travail place le marché hollandais sous la dépendance d’un agent belge. Ce processus d'"autonomisation ", qui aboutit à la mise en place par la maison Pommery de ce réseau d'agents, fait la spécificité de l’expansion de son aire d'influence commerciale. Celle-ci s’opère à partir du réseau préexistant : le pôle de Vienne par exemple – comme celui de Varsovie[58] – est un prolongement du marché allemand, et plus particulièrement du pôle de Berlin. Cette forme de croissance s’observe dès le début des années 1870 avec le recrutement d’un agent pour le marché écossais en la personne de Murdoch . Outre les exemples de Vienne, Varsovie et de Rotterdam, les pôles de Riga et d'Odessa, qui s’affirment au cours des années 1880 et 1890 ont connu, semble-t-il, le même processus : Bourgais y a vraisemblablement effectué des voyage avant que A. Hubinet ne vienne y établir une agence[59]. Cette croissance témoigne d'une progressivité de l'expansion et partant d'une certaine prudence. Il s'agit de ne pas brûler les étapes et de recruter des agents quand le besoin s'en fait sentir.

 

Cette extension correspond clairement à la volonté de la maison Pommery de développer solidement ses affaires, dans la perspective de diversifier ses débouchés. En cela, elle s'inscrit dans la même logique qui a présidé à l'établissement des premières agences. Leur durée, et celle des agents à leur tête, n’est pas étrangère au rééquilibrage des expéditions entre ses différents marchés, mis en évidence précédemment.      

        

3.2.2. L’exemple de la maison Perrier-Jouët

 

Il est intéressant de confronter ici l'exemple de la maison Pommery à celui de la maison Perrier-Jouët. Les possibilités de comparaison sont suffisamment rares pour se priver de ses secours. L'ouvrage de J.P Devroey nous offre cette chance car son étude concernant l’histoire de la maison durant la période la période 1878-1917 s’appuie en partie sur des documents chiffrés, dont le graphique reproduit ci-dessous. D’autre part, la maison Perrier-Jouët présente un parcours similaire, quoique différent dans sa chronologie, à celui de la maison Pommery. Elle a très tôt eu un agent sur le marché anglais et y connu un certain succès dès les années 1840. Dans la correspondance de A. Hubinet, au début des années 1860, elle apparaît solidement implantée sur ce marché, alors que la maison Pommery y fait ses premiers pas. Surtout, elle est l'une des pionnières en matière de vins

secs[60]. Dès les années 1840 semble-t-il, le marché anglais lui fournit un débouché considérable, poids qui s’accroît encore par la suite.

Figure 14 : Le poids du marché anglais dans les expéditions de la maison Perrier-Jouët entre 1870 et 1909 [61]

 

Ce graphique met en évidence la très forte dépendance de la maison Perrier-Jouët à l’égard du marché anglais : au début des années 1870, il est le débouché quasi exclusif des vins de la marque Perrier-Jouët ; jusqu’au milieu des années 1880, il représente toujours au moins 90% des ventes totales. La quasi exclusivité réservée à ce marché peut nous laisser penser qu’il s’agit là d’une "stratégie" de la part de cette maison. Elle aurait perçu suffisamment tôt le formidable potentiel de ce marché et y aurait consacré ses efforts, d’autant qu’il suffit à écouler ses stocks. A partir de 1888, les expéditions de cette maison connaissent une longue phase de déclin. J.P. Devroey y voit les effets conjugués de la concurrence accrue sur le marché anglais, de l’entrée de ce pays dans une crise économique à partir de 1896 et du retour de nombreux pays au protectionnisme à partir des années 1880 – tout cela dans un contexte qui rend difficile les approvisionnements en raisins de qualité[62].

 

Il est évident que cette maison a souffert du recul des ventes sur le marché anglais, qui semble avoir impulsé ce déclin en raison même de son poids. La maison Pommery subit également ce recul, qui se traduit par une perte d’influence du marché anglais dans ses expéditions. J.P. Devroey précise que la maison Perrier-Jouët, sous la direction de H. Gallice, a entrepris des efforts de diversification à partir de 1885, efforts dont nous ne connaissons pas les modalités mais qui n’ont eu visiblement qu’une portée limitée[63]. Le poids que les expéditions en Angleterre continuent à occuper est là pour en témoigner. D’après ce qu’écrit J.P. Devroey, la généralisation d’un système d’agences et de dépôts, hors du marché anglais, n’intervient qu’à partir de 1911. H. Gallice aurait compté sur le développement de ce système d’agences pour conquérir de nouvelles parts de marché[64]. Cela confirme au passage la vision de la maison Pommery selon laquelle le développement des affaires sur un marché passe par l'établissement d'une agence. Certainement la maison Perrier-Jouët entretenait-elle auparavant des relations commerciales plus ou moins développées avec ces différents marchés, mais sans atteindre un niveau de vente significatif. 

 

Cette comparaison est particulièrement intéressante et révélatrice. Elle met en évidence le fait que toutes les maisons de champagne ne semblent pas avoir adopté en même temps une organisation commerciale reposant sur un réseau d’agences. En l'occurrence, la maison Pommery compte, dès les années 1880, des agents sur la plupart des marchés où la maison Perrier-Jouët en recrute au début du XXème siècle. D'ailleurs, nous ne trouvons que peu de traces d’agents dans la correspondance de A. Hubinet relative à ses voyages. En fait, les agents mentionnés se rapportent toujours plus ou moins aux même maisons : Roederer, Clicquot, Piper, Heidsieck, Moët, Mumm dans une moindre mesure reviennent régulièrement, quel que soit le marché. En revanche, des maisons comme Perrier-Jouët, Albrecht-Ayala, Bollinger ont effectivement un agent sur le marché anglais, mais nous ne trouvons aucune référence à un autre agent, sauf sur le marché américain dans le cas de Perrier-Jouët[65]. Cette absence peut être mise sur le compte d’une certaine indifférence de la part de A. Hubinet à l’égard de maisons qui ne comptent pas parmi les plus prestigieuses. Dans les faits, la maison Perrier-Jouët, dont les expéditions sont quasi exclusivement dirigées vers le marché anglais, ne saurait constituer une référence sur un autre marché pour A. Hubinet lorsqu'il cherche à implanter des agences. En tout cas, l’effort entrepris par la maison Pommery, dès les années 1860, pour recruter des agents valables ne semble que plus remarquable à la lumière de cet exemple. Il  est le signe d’une réelle volonté d’investir dans un réseau d’agents qui puisse développer solidement les affaires de la Maison, alors que dans le même temps d’autres maisons ont pu faire le choix d’autres modes, comme celui de négociants importateurs ou de voyageurs, dont nous avons précisé les limites. De même, la poursuite de cet effort à partir des années 1870 prend tout son sens : à l'inverse de la maison Perrier-Jouët, cet effort de diversification a sans doute permis à la maison Pommery d'assurer son développement. L’exemple de la maison Perrier-Jouët vient souligner les dangers d'une trop forte dépendance à l'égard d'un marché et l’intérêt de cet effort.

 



[1] Bonal F., Le livre d'or du champagne, p.151

[2] Cf. chapitre I : Un négoce extrêmement