L’affirmation d’une marque (1875-fin du XIXème siècle) 

 

1. La fidélité au positionnement initial
1.1. L'attachement à une optique de qualité
1.2. La revendication d’un cachet sec : le rejet des vins sucrés

2. L’intégration du succès anglais
2.1. La réputation acquise par la marque Pommery
2.2. Un succès à entretenir
2.3. Une "translation"

3. Une réputation à tenir
3.1. Un rôle plus affirmé des prix
3.2. Etendre et préserver sa réputation
3.2.1. Les prix
3.2.2. Les modes de "réclame"

Chapitre IX : La gestion d’un "capital-marque"[1]

 

Cette expression renvoie aux attributs qui définissent la marque Pommery au cours de cette seconde période. La politique suivie depuis ses débuts par la maison Pommery semble connaître un certain aboutissement. A cet égard, le succès rencontré sur le marché anglais a joué un rôle déterminant. De fait, la marque Pommery a pris une nouvelle dimension, dont témoigne ce capital, qu’il lui faut gérer comme tout bon capital.

 

1.                La fidélité au positionnement initial

 

Il s'agit là d'un fait marquant qui doit nous arrêter : la fidélité au discours initial - qui accompagne la revendication de sa particularité - en fait un moment fondateur, constitutif de son identité. Elle a dessiné une véritable ligne de conduite, qui a sans doute contribué à la réussite de la marque Pommery.

 

1.1.         L'attachement à une optique de qualité

 

La maison Pommery a toujours prétendu défendre une optique de qualité. Si elle a d'ailleurs toujours rejeté les vins sucrés et assuré la promotion de son cachet sec, c'est au nom d'une exigence de qualité et d'authenticité[2]. La politique appliquée sur le marché anglais dès le milieu des années 1860 a été étendue à l’ensemble de ses marchés au début des années 1870. Elle ne propose plus à la vente, en 1873, qu'une seule et unique qualité supérieure, la "Carte Blanche", déclinée en plusieurs dosages en fonction des marchés[3]. En 1872/1873, nous avons relevé dans la correspondance : un cachet Anglais Extra-Sec et Sec, un cachet Français Demi-Sec, un cachet Allemand et un cachet Russe Doux[4]. En 1879, nous ne trouvons plus que quatre cachets, employés quel que soit le marché : Extra-Sec[5] (cachet Anglais), Sec (cachet Américain), Demi-Sec (cachet Français) et Doux (cachet Russe). Dans un même temps, la fourchette de ses prix s'est réduite  : une bouteille de Sec ou d'Extra-Sec coûte 50 centimes de plus que les autres cachets car elle comporte des « vins vieux de choix »[6]. L’extension de cette politique marque l’aboutissement du processus engagé dès la fin des années 1850 : elle s’est recentrée sur les seuls vins de qualité supérieure[7]. Il est à noter que cette politique se démarque vraisemblablement de celle adoptée par de nombreuses maisons[8]. Elle revendique, dans la correspondance, la qualité de ses produits, au moins égales aux vins des principales marques, y compris pour son vin doux dont elle ne revendique pas la spécialité :

 

« […] C'est [la C.B.G.[9]] le même type de vin que celui fourni par Roederer ou Clicquot, la qualité en est supérieure et peut parfaitement rivaliser avec ces marques. »[10]

 

L'une des manifestations de cette optique réside dans le refus de privilégier une logique de vente au détriment de la qualité, ce que cette formule est censée résumer : « faire peu, mais faire mieux »[11]. Cette optique de qualité apparaît clairement lors des crises qui secouent le vignoble, en raison de pénuries. Les vendanges de 1872 et 1879 notamment se soldent par des récoltes insignifiantes en quantité au regard de la demande[12]. Cette pénurie n'a fait qu'accentuer les pratiques douteuses de certaines maisons, qui s'approvisionnent en crus provenant d'autres régions que la Champagne[13], certaines régions viticoles de la France en profitant pour essayer d’écouler leurs stocks. La maison Pommery est d'ailleurs sollicitée, en 1872, par une maison de vins de Saumur et une maison de vins de Bourgogne qui cherche à placer ses vins[14]. Elle justifie son refus par une exigence d'authenticité, par la volonté de conserver «le cachet distinctif du Champagne d'origine pure et incontestable»[15]. A cette occasion, elle affiche sa volonté de ne pas privilégier une logique de vente au détriment de la qualité de ses produits :

 

         « […] sont libres de s'adresser aux Mumm, Heidsieck et autres faiseurs, quant à nous nous préférons voir nos affaires se restreindre que de livrer du faux champagne à l'ancien prix. »[16]

 

         « […] Mieux vaut restreindre un tant soit peu la vente que de livrer des produits douteux de nature à détruire les meilleures et plus vieilles réputations. »[17]

 

En l'occurrence, dans la deuxième lettre, H. Vasnier explique à A. Hubinet comment la maison Pommery entend gérer cette pénurie. Le prix du vin a été augmenté en France d'un franc par bouteille, en vue « d'arrêter court la vente sur ce marché » [18]. Elle sacrifie le marché français pour pouvoir maintenir la qualité des vins qu’elle fournit sur les autres marchés. Là encore, la qualité apparaît comme une ligne de conduite qu'il lui faut absolument respecter pour maintenir sa réputation. Il est intéressant de remarquer que les choix opérés par la maison Pommery ne semblent pas être suivis par tous ses concurrents, y compris parmi les principales marques. A plusieurs reprises, H. Vasnier remet en cause la qualité des vins que celles-ci ont achetés :

 

« […] nous pouvons parfaitement les faire aux mêmes prix que les petits vins sucrés de Roederer, Clicquot et autres, mais comme elles n’aiment pas perdre de l’argent pas plus que nous, nous en concluons qu’elles s’arrangent de façon à donner à leurs clients un vin pour leur argent. »[19]

 

Dans cet extrait, la maison Pommery répond à un de ses agents allemands, qui lui reproche d'augmenter ses prix alors que les autres maisons ne le font pas. Là encore, elle tient clairement à se démarquer de ses concurrents. D’ailleurs, dans ce passage, il est bien précisé qu’elle pourrait imiter ses concurrents, mais elle a choisi une optique différente, celle de la qualité : fournir un vin comme celui de ses concurrents reviendrait à se rabaisser. Ce n'est sans doute pas l'origine champenoise des vins qui est remise en cause ici[20], mais elle fait plutôt référence aux achats de "vins de spéculation". Ces vins n’ont pas été achetés par les négociants au cours des dernières vendanges. La plupart ont été rejetés en raison de leur qualité insuffisante[21]. Leurs propriétaires les gardent alors en réserve, sachant très bien qu’ils pourront les écouler et en tirer un bon prix lors de mauvaises années. Ces achats massifs ne constituent pas une garantie de qualité, les différentes maisons ayant trop besoin de ces vins pour satisfaire leur clientèle. C'est cet argument que la Maison cherche à faire valoir, auprès de ses agents, contre ses concurrents[22]. Mais la maison Pommery ne se démarque pas simplement dans son discours. Certains éléments semblent venir confirmer l'optique choisie. Elle rapporte ainsi à A. Hubinet qu'une cuvée qu'ils ont dégustée ensemble - et qu'ils ont refusée pour cause de mauvaise qualité - a été achetée par la maison Clicquot[23]. Même si la situation est difficile, la Maison semble toujours s'imposer une dégustation préalable des vins, pour s'assurer de leur qualité, avant d'acheter. Dans une lettre adressée à Greno en 1879, elle confie à Greno qu’elle est en train d’effectuer quelques achats de vins de spéculation, mais en complément des « achats énormes » qu’elle a effectués lors de la dernière récolte[24]. Là encore, nous n’avons a priori pas de raison de mettre en doute les propos tenus à N. Greno.

 

 Il ressort de ces exemples que la Maison a réellement fait de cette optique de qualité une ligne de conduite. Devant l'explosion des prix des crus, elle s'y rattache pour justifier, auprès de ses agents, l'augmentation du prix de se vins - aussi bien en 1872/1873 qu'en 1879/1880 d'ailleurs[25]. Dans tous les cas, elle est présentée comme une exigence à partir du moment où la maison Pommery a fait le choix de la qualité ; maintenir la qualité a un prix. Nombre de maisons ont augmenté leurs prix à l'occasion de ces crises, vraisemblablement dans la même optique que la maison Pommery. Certains agents se plaignent cependant de ces augmentations, que d'autres maisons ne pratiquent pas :

 

         « […] la maison Moët a sa manière de travailler ce n’est pas une raison pour que nous l’imitions. Ses expéditions depuis quelques années sont tombées de moitié, elle a maintenant la spécialité du bon marché, c’est un genre de vin qui peut avoir ses avantages, mais que nous ne cherchons jamais à fabriquer. »[26]

 

         Quoique la maison Moët soit prestigieuse et de sérieux concurrents, la maison Pommery défend sa ligne de conduite propre. Elle n'a ni la même politique, ni les mêmes ambitions que la maison Moët. Aussi tient-elle à s'en démarquer au nom d'une exigence de qualité. Même s'il convient de relativiser la référence à la maison Moët - elle n'est sans doute pas le spécialiste du vin bon marché décrit -, il n'en reste pas moins vrai que la maison Pommery, au contraire de sa concurrente, s'est recentrée sur les vins de qualité supérieure. Le choix de la qualité qu’elle a fait l'engage à ne pas privilégier une logique de vente à tout prix. A cet égard, la pénurie de 1872/1873 représente plutôt pour elle une opportunité qu'elle saisit, puisque, nous l'avons vu, elle en profite pour ne plus proposer qu'une seule qualité supérieure. C'est une étape dans son développement, non dans le développement de ses affaires, mais surtout de son image. Elle en développe la cohérence, ce qui assure la crédibilité de la marque.

 

1.2.         La revendication d’un cachet sec : le rejet des vins sucrés

 

La diffusion des vins secs s'opère progressivement selon les marchés et les consommateurs[27]. Il faut attendre vraisemblablement les années 1890 pour qu'elle s'accélère. Au cours de cette décennie, la vente des vins secs ou extra-secs de la marque Pommery gagne en importance[28]. Malgré cette diffusion, les vins sucrés ont toujours leurs adeptes, y compris en Angleterre. La maison Pommery propose elle-même un type de vin "doux" - la C.B.G.[29] - qu'elle vend essentiellement dans le nord de l'Allemagne et en Russie, marchés traditionnels de ces vins. Il ne s'agit pas véritablement d'un changement opéré dans la politique de la Maison. La C.B.G. est sans doute un vin proche de celui proposé sur le marché allemand dans les années 1860. Ce cachet doit surtout concurrencer, sur leur terrain, les vins de Clicquot et Roederer. Il s’agit plus, en réalité, d’occuper une place sur ce marché que de promouvoir ce genre de vin. Elle n’a d’ailleurs pas abandonné la perspective de diffuser un cachet sec :

 

         « […] vins secs qui sont pourtant aujourd’hui infiniment plus à la mode et ont presque entièrement remplacé parmi les véritables amateurs les vins siroteux d’autrefois […] Partout ailleurs on délaisse ces vins de Champagne contenant 25% de sirop, sirop qui ne sert qu’à habiller et masquer le plus souvent la pauvreté et la maigreur du vin. Nous pouvons évidemment envoyer des vins aussi sucrés que Roederer puisque l’on ne sait pas encore apprécier les vins secs en Pologne, mais à notre avis ce n’est pas en copiant les vieilles marques que l’on arrive à se distinguer […] mais nous regrettons que vous ne combattiez pas avec un nouveau drapeau (celui des vins secs ) et nous doutons fort que l’on puisse réussir en se laissant traîner à la remorque des vieilles marques routinières. »[30]

 

La maison Pommery s'adresse ici à son agent à Varsovie. Il est significatif qu'elle l'invite à se battre pour promouvoir les vins secs sur un marché où « l'on ne sait pas encore les apprécier », c'est-à-dire qu’elle lui demande de jouer un rôle actif dans l'évolution du goût sur son marché. Se retrouvent ici le même appel à la croisade, la même ardeur militante que nous avions déjà mis en évidence pour les années 1860[31]. La Maison est prête à lui expédier des vins pareils à ceux de Clicquot et Roederer – l’allusion aux « vieilles marques routinières » dans ce passage renvoie sans aucun doute à ces deux marques - mais nous retrouvons surtout le même besoin de se démarquer de ses concurrents : il s'agit, sur ce marché, de « se distinguer » et non d’accepter docilement le goût dominant. La continuité thématique avec le discours initial est évidente ; l'expression « vieilles marques routinières» nous apparaît, pour la première fois, dans une lettre de Greno datée de 1857[32]. La référence constante à ces marques dans la correspondance de la maison Pommery témoigne de leur rôle dans l'affirmation de son identité : la marque s’est toujours construite contre ces « vieilles marques », qui incarnent un vin qu’elle a toujours rejeté.

 

Ce souci de se démarquer des vins sucrés imprègne la conduite de la maison Pommery. Même si elle est amenée à les fournir, elle affiche son mépris pour « ces petits vins sucrés »[33]. Dans le discours de la Maison même, ce cachet de C.B.G. est relégué au rang de vin de seconde catégorie : la Maison le recommande pour ceux qui ne peuvent pas payer ses vins secs[34]. L'image de la marque, sa réputation, s'est construite à partir de ces vins secs, dont elle a toujours revendiqué la spécialité. Le succès rencontré par la marque Pommery tient sans doute en partie à leur qualité. Ainsi, sur le marché russe, pourtant fort amateur de vins relativement sucrés, elle semble se démarquer de ses concurrents en proposant un vin plus sec :

 

         « […] G. Levé tient essentiellement à l’honneur d’avoir le premier introduit le vin sec à Moscou, mais le voilà, dit-il, dépassé en sec (en plus sec) par un Clicquot étiqueté « Dry England », et par un Roederer « Sec » […] Les agents de ces maisons voyant que notre sec marchait, ont tenu évidemment à dire qu'ils pouvaient offrir du sec aussi, et même plus sec. J'ai trouvé ces Clicquot et Roederer des vins pâteux, contenant passablement de 1874. Ils sont lourds et manquent de finesse [...] Quant à Levé, il tient à ce que le vin que nous enverrons soit le plus "sec" qu’on puisse trouver à Moscou. »[35]

 

Le négociant qui a introduit le vin sec à Moscou (G. Levé) est l'intermédiaire avec lequel la maison Pommery est en contact sur la place de Moscou. En l'occurrence, le vin sec qu’elle propose est dosé à 15% et A. Hubinet lui demande de préparer des échantillons dosés à 10 et 12%. Il est intéressant de remarquer que les maisons Clicquot et Roederer - qui tiennent le haut du pavé sur ce marché - s'adaptent en fonction du vin de la maison Pommery. Elle est une référence en ce qui concerne le vin sec. Sans doute son succès sur le marché anglais y a-t-il contribué, nous y reviendrons. D'une manière générale, la maison Pommery a profité de la diffusion qu'a connu le vin sec dans les dernières décennies du XIXème siècle : il s'opère sur l'ensemble des marchés, semble-t-il, un glissement vers un vin plus sec[36] - le dosage du vin sec restant relatif selon le marché[37]. Il est en tout cas à la mode : le rôle de différenciation qu'il joue dans l'extrait ci-dessus – ce que montre l’attachement d’un négociant moscovite à disposer du vin le plus sec - vient en témoigner. Il ne fait pas de doute que la maison Pommery a recueilli les fruits de ce positionnement initial[38]. Elle a toujours fait montre de sa volonté d’imposer ce vin – dont elle a fait son  « cheval de bataille ». Pour preuve que l'image de la marque s'est construite à partir de ces vins secs, la Maison tient particulièrement à ce que ses agents fassent respecter le marquage distinctif de ses cachets, et particulièrement entre son cachet "Sec" et le "Doux" :

 

« […] réservant pour le vin sec seulement le petit cachet ou stamp que nous appliquons au col […] La différence entre les deux vins sera plus tranchée croyons-nous et cela importe beaucoup[39]

 

Au début des années 1870, les cachets "Sec" et "Extra-Sec" sont recouverts d'une feuille d'étain et ont un petit "stamp" au col de la bouteille qui les différencie. Le cachet "Doux", lui, se différencie par l'emploi, non d'une feuille d'étain, mais de cire dorée qui recouvre le bouchon. Son attachement au respect de ce marquage, le refus de transiger, semble bien témoigner de son importance pour la maison Pommery[40]. Il s'explique sans doute par la volonté de ne pas associer outre mesure la marque Pommery à ce type de vin, à la différence du petit stamp sur lequel apparaît le nom de la marque.

 

2.                L’intégration du succès anglais

 

Le marché anglais n’a pas joué qu’un rôle moteur pour le développement des ventes de la maison Pommery. C’est en grande partie sur ce marché que la marque s’est construite et a créé ce "capital-marque". Le discours de positionnement que nous avons mis en évidence a initié cette construction ; ce processus s’est parachevé sur le marché anglais.

 

2.1.         La réputation acquise par  la marque Pommery

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Si les cachets anglais "Sec" et "Extra-Sec" sont encore loin d'être consommés sur tous les marchés "continentaux" au début des années 1870, c'est avec ces vins que la marque a assis sa réputation non seulement sur le marché anglais - grâce aux cuvées "Extra-Sec"de1865 et 1868 - mais également au-delà, comme A. Hubinet le sous-entend dans cet extrait :

 

« […] Certes, ce n'est pas bien agréable d'être obligé de me croiser les bras parce que vous avez trouvé bon de semer votre stock aux quatre coins du Globe, sans vous préoccuper plus que cela des vieux pionniers de votre réputation… »[41]

 

A. Hubinet reproche à la Maison un manque de reconnaissance envers le marché anglais, une sorte d’ingratitude. Dans son esprit, elle lui doit la réputation qui lui permet de « semer son stock aux quatre coins du Globe ». Il fait probablement référence ici au marché américain et aux Colonies anglaises, mais plusieurs lettres, adressées à d’autres représentants, au début des années 1870, évoquent également la réputation acquise par la marque Pommery[42]. Il importe de remarquer que A. Hubinet fait du succès sur le marché anglais un moment "fondateur" pour la marque Pommery. Les orientations qu’il a suivies y ont porté leurs fruits[43]. La réputation de la marque connaît son point d’orgue avec la commercialisation en 1879 du "Pommery Nature 1874", qui est resté dans les mémoires comme l'un des premiers bruts de l’histoire du champagne à avoir connu un succès commercial[44]. Nous n’avons pas trouvé de références, dans la correspondance, évoquant la réussite de ce vin, en revanche, des témoignages "littéraires" montrent à quel point il semble avoir marqué les esprits des consommateurs, comme cette Ode au Pommery 1874 :

 

« Adieu donc, Pommery Soixante-quatorze! A petites gorgées respectueuses nous nous séparons, tristes de penser que jamais plus un tel vin ne passera par nos lèvres. »[45]

 

         A. Hubinet fait référence également au souvenir qu'ont gardé les consommateurs anglais de ce millésime 1874[46]. Son succès tient pour une part à l’excellente qualité des vendanges de 1874 - qui ont produit d'excellents vins peu ou pas dosés[47] - mais également à la qualité du travail de la Maison. La reconnaissance de cette qualité s'exprime parfaitement au travers des prix atteints par les cuvées sur le marché anglais.

 

Vintage

Bollinger

Clicquot

Heidsieck

Moët

Perrier-J.

Pommery

1880 in 1887

95/-

-

85/-

75/-

97/-

109/-

1884 in 1891

90/-

94/-

82/6

88/-

96/-

105/-

1889 in 1896

94/-

105/-

85/-

80/-

80/-

107/-

1892 in 1899

83/-

100/-

91/6

89/6

91/6

115/-

1893 in 1900

76/-

90/9

89/-

79/3

71/6

90/-

1898 in 1905

83/-

98/-

84/-

81/-

75/-

98/-

 

Figure 15 : Tableau comparatif des prix établis sur le marché anglais sept ans après la mise sur le marché d'une cuvée[48]

 

Les prix atteints par la marque Pommery, au cours des deux dernières décennies du XIXème siècle, la placent devant des marques qui comptent parmi les plus prestigieuses et font référence sur le marché anglais. Ils viennent sanctionner la réputation acquise par la marque et concrétisent la politique suivie dès ses débuts sur ce marché[49]. Ce succès ne signifie pas que la qualité du vin est définitivement assurée sur ce marché et A. Hubinet joue un rôle, au moins aussi important qu’auparavant, pour assurer la pérennité de cette réputation acquise : la qualité parfois irrégulière des cuvées exige des précautions[50]. 

 

A. Hubinet évoque dès 1874 le rôle pionnier du marché anglais dans la réputation de la maison Pommery. Si nous manquons d'éléments pour juger de cette assertion, elle semble en tout cas se vérifier en ce qui concerne le "Pommery 1874". En consacrant la réputation de la marque sur le marché anglais, il a grandement contribué à assurer son succès outre-Atlantique :

        

         « […] La réputation de notre vin reste la plus fortement établie ; elle a été faite, sans aucun doute, par celle dont il jouit en Angleterre et par sa bonne qualité. C’est paraît-il la grande renommée de nos 1874 en Angleterre qui a donné le plus vif coup de fouet à nos ventes aux Etats-Unis. Graef ne pousse en aucune façon. »[51]

 

         « […] Si notre vin avait été énergiquement poussé, nous ferions ici 60.000 douzaines, car nous avons du prestige dans la sphère qui donne le ton, les "high life" suivent la mode anglaise. »[52]

 

La réputation de la marque en Angleterre semble avoir eu un tel impact aux Etats-Unis qu'elle a pallié, selon A. Hubinet, l'absence de travail de Ch. Graef, l’agent de la maison Pommery, et y a assuré le succès de la marque. Précisons que le début des années 1880 voit les expéditions de la Maison croître de manière spectaculaire : entre 1878 et 1881, elles passent de 61.620 à 370.000 bouteilles - soit une progression de 500%[53]. Sa réputation est « la plus fortement établie » de toutes les marques présentes sur ce marché. Les liens historiques entre l’Angleterre et les Etats-Unis, sources de multiples échanges entre les deux pays, ont certainement favorisé cette position. La remarque de Hubinet concernant l’influence de « la mode anglaise » sur les élites américaines tend à le prouver.

 

Cet exemple met en évidence un certain aboutissement des orientations suivies par A. Hubinet sur le marché anglais. Ainsi, la marque Pommery est à la mode parce qu'elle est très prisée des élites anglaises, et notamment l'aristocratie. Rappelons que A. Hubinet en a fait une des cibles principales pour la marque, conscient de son influence sur le goût anglais. Il n’a jamais cessé d’essayer d’introduire le vin dans les clubs ou auprès des "wine merchant" dont la clientèle est la mieux choisie[54]. Le rôle des élites anglaises doit retenir notre attention. A. Hubinet en fait un des vecteurs du développement des affaires aux Etats-Unis de par leur influence sur les élites. En réalité, cette influence dépasse largement le cadre de ces deux marchés :

 

« […] Maintenant, à Vienne, notre nom n'est connu que de l’Aristocratie qui fréquente les Anglais. Les Viennois en général ne le connaissent pas du tout… »[55]

 

« […] Ce sont les Anglais d’ici qui ont fait notre succès. Notre marque est très bien introduite, on la trouve partout. »[56]  

 

« […] Dans les fêtes du monde huppé, on ne sert que du Roederer et du Pommery. Envoyez l'"Extra-Sec" aussi sec qu'en Angleterre ; il n'est bu que par des Anglais ou par des Suédois qui le mélangent avec notre "Sec" »[57]

 

La présence de ces élites anglaises sur différents marchés, tant européens qu'américains, constitue un atout indéniable pour la marque. Elle profite d'un certain cosmopolitisme de ces élites - qui tient pour une part à l'affirmation du tourisme -, d’une certaine sociabilité de ces élites, et peut-être de l'influence que les élites anglaises semblent exercer sur les élites locales. Cela apparaît clairement ici, qu'il s'agisse de l'aristocratie viennoise ou des élites suédoises. De fait, les élites anglaises ne sont pas étrangères au prestige réel dont la marque Pommery jouit parmi les élites des différents marchés. Il est possible que leur réputation de "connaisseurs" leur assure une certaine influence sur le goût en général. Dans cette perspective, outre qu’elles auraient contribué à établir la réputation de la marque sur le marché anglais, elles auraient contribué à diffuser ses vin secs ou extra-secs.

 

2.2.         Un succès à entretenir

 

 

L'intégration du succès anglais peut se mesurer à son influence sur la politique de la maison Pommery. Les orientation définies par A. Hubinet et le succès des vins l'obligent en effet à pratiquer une "politique de présence" à l'égard des élites anglaises. Ainsi, dès la fin des années 1860, elle veille à ce que la marque soit présente sur leurs lieux de villégiature :

 

         « […] comme les principaux clients de ces villes sont principalement Anglais […] Partout où vous introduirez cette sorte, faites la coter sur les cartes des restaurants et hôtels. »[58]

 

         Ce passage est extrait d'une lettre adressée à un voyageur pour l'Italie avec qui la Maison est en contact. Les villes en question sont les « villes-station d'hiver», probablement des Alpes italiennes puisque cette lettre lui est expédiée à Turin. Le nord de l'Italie et la Suisse semblent d'ailleurs être à cette époque des destinations privilégiées[59]. L'intérêt pour la clientèle anglaise ne peut pas nous échapper ici. Les consignes de cotation transmises à ce voyageur en témoignent. La marque doit être présente partout où cette clientèle est susceptible de la consommer. Dès le milieu des années 1860, A. Hubinet s'est personnellement occupé de la cotation du cachet anglais dans les principaux lieux de consommation à Paris[60]. S'il intervient dans les affaires sur cette place, c'est sans doute en raison du nombre d'Anglais qui y séjournent. D’ailleurs, un certain nombre de décisions de la Maison ont été prises dans cette perspective[61]. Il n'est certainement pas anodin non plus qu'un des premiers voyages effectué par A. Hubinet en dehors de son champ d'action - hors Paris - le soit sur la côte méditerranéenne, autre lieu de villégiature prisé par les Anglais[62]. La maison Pommery a parfaitement intégré les orientations de son agent anglais. La clientèle anglaise - et plus particulièrement les élites - a semble-t-il constitué une cible de choix pour elle. A. Hubinet contribue d’ailleurs lui-même à faire respecter ce capital au cours de ses voyages[63].

 

La Maison ne veille pas seulement à ce que ce cachet soit coté dans tous les endroits susceptibles d'être fréquentés par les Anglais (ou d'autres consommateurs de ce cachet), mais également et surtout à ce que son prix soit maintenu :

 

« […] Cette qualité [l’Extra-Sec cachet anglais] ne doit pas être vendue au commerce au-dessous de 6,5 F. la bouteille prise en cave sans commission aucune. […] il nous importe d’obliger le commerce à maintenir le prix […] qualité qui se trouve sur les cartes des maisons de premier ordre dans toutes les villes d’eau. Ce vin est demandé toujours par les Anglais et Américains touristes. »[64]

 

Ce souci de maintenir le prix de cette qualité a évidemment une motivation économique, le prix plus élevé des vins vieux qui servent à composer le cachet anglais