La "réorientation" des échanges (1858-1875)

 

 

1. Un marché spécifique
1.1. Un marché organisé
1.1.1. L’influence des "wine merchant"
1.1.2. Des contraintes propres au marché anglais
1.2. Un marché exigeant
1.2.1. Le "goût anglais"
1.2.2. Une exigence de qualité
1.3. La vision du marché anglais développée par la maison Pommery
1.3.1. Ses réactions à l’égard du "goût anglais"
1.3.2. Une certaine "anglophobie"

2. Une évolution impulsée par A. Hubinet
2.1. Les orientations définies par A. Hubinet
2.1.1. "Donner du relief à la marque"
2.1.2. Les vins secs
2.2. Des difficultés à s’adapter
2.2.1. Les reproches de A. Hubinet
2.2.2. Un  manque de moyens ?
2.3. Une percée réussie
2.3.1. La réputation acquise
2.3.2. Le rôle de A. Hubinet

 

Chapitre VI :  La percée sur le marché anglais

 

La réussite de la marque Pommery sur le marché anglais est d’autant plus remarquable à la lumière des difficultés que nous avons mises en évidence dans le chapitre précédent. La percée sur ce marché illustre concrètement nos propos précédents et les difficultés que peut rencontrer la marque, en raison notamment d’une concurrence déjà bien implantée. Cette étude particulière se justifie alors surtout en raison de cette réussite même.

 

1.                Un marché spécifique

 

1.1.         Un marché organisé

1.1.1. L’influence des "wine merchant"

 

Avant tout, le marché anglais se distingue, semble-t-il, des autres marché européens par le poids des négociants en vins, les "wine merchant". Ils sont en fait les intermédiaires obligés pour qui veut vendre du champagne sur le marché anglais. S'il apparaît comme un personnage clé, il le doit à sa réputation de connaisseur en vin. Ce sont ces "wine merchant" qui en grande partie ont assuré le succès commercial des vins de Bordeaux, mais également des "vins d’Espagne", comme le xérès ou le porto, très en vogue sur le marché anglais au XIXème siècle[1]. Rappelons également qu’ils ont compté parmi les premiers amateurs des vins (tranquilles) de Champagne[2]. A. Hubinet évoque à plusieurs reprises la connaissance que ces "wine merchant" ont du vin en général, du champagne en particulier[3]. Mais s’ils jouent un rôle clé, c’est surtout en raison de la forte emprise qu’ils exercent sur l’importante demande du marché anglais - ou tout du moins celle des élites[4]. M. Etienne le met déjà en évidence dans son ouvrage sur la maison Clicquot au début du XIXème siècle, reprenant également les propos de A. Simon[5]. Il s'agit là semble-t-il d'une particularité du marché anglais. Les envois que la maison Pommery effectue sur d’autres marchés – et notamment en France, Belgique et Pays-Bas – ne sont pas tous dirigés vers des marchands de vins, ou même des hôteliers/restaurateurs. Nombre d’entre eux sont expédiés directement à des particuliers. Sur certains "avis d'expédition", la profession du client à qui l’envoi est fait est parfois indiquée : nous trouvons ainsi les mentions de "propriétaire"[6], d’ "avocat" , de "médecin", etc… Sur le marché anglais, nombre de consommateurs semblent être en relation avec un « fournisseur ordinaire »[7]. Il convient toutefois d'être prudent ici car les spécificités que nous mettons en évidence tiennent peut-être en partie au fait que A. Hubinet s'adresse avant tout aux principaux "wine merchant", aux plus importants[8].

 

Les envois qui leur sont faits s'élèvent à plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de caisses. Sur les marchés continentaux, la plupart des envois de la maison Pommery sont composés tout au plus d’une ou quelques centaines de bouteilles, rarement plus. Il existe un véritable changement d’échelle, que A. Hubinet souligne d'ailleurs quand il fait la distinction entre « la vente à la bouteille » du Continent et le marché anglais[9]. Ce changement d’échelle souligne l'enjeu que peut représenter ce marché pour une maison de champagne. Mais il montre également l’influence que les "wine merchant" peuvent avoir dans le lancement d’une marque. Hubinet l'évoque à plusieurs reprises :

 

         «[…] Ils ont choisi le vin d’une autre maison et en ont acheté une forte partie. Ils feront sans doute le succès de cette maison comme ils ont fait celui de Roederer .»[10]

 

Le succès ou l’échec d’une marque sur le marché anglais semble largement conditionné par l’appréciation de certains de ces négociants, ce qui n’est pas le cas sur tous les marchés, comme sur le marché belge par exemple[11]. Cette influence tient en grande partie à la qualité de sa clientèle : un "wine merchant" est d'autant plus influent que sa clientèle est distinguée et choisie. D’ailleurs, si A. Hubinet sollicite les principaux négociants du marché anglais et s'il cherche également à s'attacher les faveurs de négociants influents, c’est qu’il espère qu’une maison consente à pousser la marque et contribue à en assurer le succès[12].

 

1.1.2. Des contraintes propres au marché anglais

 

Cette influence des "wine merchant" les placent en position de force. Ils sont en quelque sorte la clé du marché anglais, ce qui impose aux maisons de champagne de les ménager. En fait, cette influence se rapporte très certainement, nous l'avons dit, à quelques maisons, les principales, celles qui ont la plus belle clientèle, celles qui achètent le plus largement[13]. Elle est en tout cas perceptible, aussi bien dans la correspondance de A. Hubinet que dans celle de la Maison. Ainsi, H. Vasnier lui conseille, dans la lettre où il lui expose ses conditions de représentation, de ne vendre aux particuliers qu’à des prix élevés afin de « laisser une marge considérable au négoce »[14]. N’oublions pas que H. Vasnier lui-même a travaillé en Angleterre et doit certainement être au fait des mœurs commerciales anglaises. Quand un négociant propose à A. Hubinet de faire passer une annonce en son nom pour introduire la marque, il lui recommande la plus grande prudence « pour ne pas effaroucher les négociants », considérant que « mieux vaut faire des affaires [par eux-mêmes] plutôt que s’attirer l’opprobre des négociants »[15]. A. Hubinet souligne lui-même la nécessité d'intéresser les négociants aux affaires de la Maison pour réussir. Les relations avec les négociants constituent une dimension fondamentale du développement des affaires sur le marché anglais.

 

Cette volonté trouve sa concrétisation dans un mode de travail particulier. La maison Pommery ne vend, théoriquement, que par l'intermédiaire des négociants et refuse de vendre directement aux particuliers. Nous ne savons pas exactement à partir de quand cette règle a été adoptée, ni à qui en revient l’initiative, mais d'autres maisons de champagne la suivent également. Il n'est pas impossible qu'elle ait été imposée par les négociants eux-mêmes - pour ne pas que les agents leur fasse de la concurrence - ou que la maison Pommery ait été obligée de s'aligner sur ses concurrents. En tout cas, il s’agit là d’une condition essentielle pour la réussite d’une marque sur ce marché :

 

         « […] Le marché est couvert de maisons françaises et allemandes qui s’adressent aux Particuliers après avoir vainement sollicité les Négociants, de là une crainte exagérée des Négociants d’ouvrir un compte avec des maisons qu’ils ne connaissent pas… »[16]

 

Cet extrait met bien en évidence la position privilégiée des négociants anglais et leur volonté de ne pas entrer en rapport avec des maisons qui leur feraient la concurrence. De même, les plus importants d'entre eux pour le moins semblent avoir fait du système de réservation des vins une conditions pour entrer en affaire avec eux. Ils achètent leurs vins à l’avance et les laissent vieillir dans les caves pendant deux à trois ans avant de se les faire livrer. Ce système répond, nous le verrons, aux exigences du goût anglais. Là encore, nous ne savons pas à qui revient véritablement l’initiative de ce système : les "wine merchant" l’ont-ils imposé  ou certaines maisons de champagne l’ont-elles proposé afin de s’assurer leurs achats ? La plupart des maisons de champagne l'ont en tout cas reprise à leur compte. Au début des années 1870, ce système est tellement généralisé qu’il semble impossible d’y échapper[17].

 

1.2.         Un marché exigeant

1.2.1. Le "goût anglais"

 

Il convient de préciser avant tout ce que nous entendons par "goût anglais". Cette appellation désigne ce goût dont nous avons vu qu'il se distingue totalement de celui alors en vogue sur le continent européen : il se porte essentiellement sur des vins vieux[18], secs et remontés en alcool[19]. Cependant, cette appellation est réductrice[20]. Elle donne une fausse image d'unanimité, alors que la réalité est plus nuancée. Des vins plus sucrés - ou des vins plus riches - continuent d'y rencontrer un grand succès, comme en témoigne la prééminence de marques comme Clicquot ou Roederer dans certaines parties de l'Angleterre[21]. D’ailleurs, H. Vasnier évoque une lutte entre deux styles de vins totalement différents au début des années 1860[22]. De fait, les goûts sont extrêmement divers - la Maison ne cesse de la souligner - y compris jusque dans les années 1870.

 

Le goût pour des vins secs ou très secs est en vogue, principalement chez les connaisseurs, depuis quelques décennies déjà[23]. Le mouvement alors engagé ne cesse d'évoluer vers des vins plus secs[24]. Ce goût se rencontre principalement dans la capitale ; à cet égard, il semble y avoir une véritable divergence par rapport à la "Province" :

 

« […]Le goût prédominant à Londres est décidément aux secs […] Les négociants savent fort bien que les Bollinger et les Perrier "secondes qualités" ne valent ni le Clicquot, ni le Roederer, mais ils vendront plutôt 25 caisses des deux premières, que deux de l’un ou de l’autre des deux derniers. Nous ne pouvons satisfaire un goût si vicié avec des vins "fruity" comme le C.N. ou le C.B. Il faut un vin aminci, desséché, privé de sève, aussi sec que possible, mais sans raideur. Je dis aminci, parce qu’un vin de ce genre doit nécessairement manquer de corps ; mais ils en sont tous à demander un vin plus plein et qui reste aussi sec – personne n’a pu jusqu’ici le leur fournir. Un vieux négociant me disait ce matin que " le champagne qui répondrait le mieux au goût actuel est celui avec lequel on pourrait se laver les mains sans les sentir collantes ensuite". »[25]

 

Ce passage est extrêmement intéressant car il met en évidence la force de ce goût. La remarque de A. Hubinet concernant la vente des vins de Bollinger et Perrier-Jouët montre que le cachet sec est le premier critère de référence des négociants anglais : un vin de seconde qualité répondant à ce goût a plus de chance de réussir qu’un vin de grande qualité s’en distinguant, à l'instar de ceux fournis par Clicquot et Roederer. Précisons que Bollinger et Perrier-Jouët sont des marques qui connaissent un certain succès sur le marché anglais, surtout le Perrier-Jouët, très prisé, qui jouit d’une notoriété considérable. Il semble bien cependant qu’une exigence de qualité se fait de plus en plus sentir, tous les négociants demandant « un vin plus plein ». La remarque de A. Hubinet souligne l’enjeu du marché anglais à cette époque : il y a une place à prendre pour une marque capable de fournir un vin répondant à ces exigences nouvelles. De même, la primauté du goût sec permet à certaines marques, qui s’y sont adapté, de connaître le succès, sans pour autant jouir d’une grande notoriété auparavant. La marque Irroy en est l’illustration parfaite  :

        

«  […] En outre vous savez fort bien qu’à Londres et ailleurs il faut des vins vieux opérés de quelques semaines. Si nos vins étaient vieux opérés, nous en obtiendrions plus facilement 60/- FOB que 46/- tels qu’ils sont. Témoin Irroy ! Marque de troisième ordre, qu’on trouve maintenant dans tous les clubs du Royaume. »[26]

 

Ce passage nous permet de reconstituer grossièrement l’histoire de la marque Irroy, tout du moins de proposer une interprétation de son succès sur le marché anglais. En 1863, A. Hubinet demande à la Maison « la valeur de la marque Irroy »[27], ce qui ne prouve pas en faveur de la notoriété de cette marque, qualifiée d’ailleurs de « marque de troisième ordre ». Or elle a dû connaître un véritable succès en s’adaptant aux exigences anglaises : la mise sur le marché de vins sans liqueur, forme extrême du goût sec des élites anglaises, de même que sa présence dans «  tous les clubs du Royaume » - fréquentés par l’aristocratie et les élites, c’est-à-dire les milieux les plus demandeurs de vins secs - viennent en témoigner[28].

 

Ce goût pour les vins secs – autre fait remarquable qu’il convient de souligner – est prôné par les élites anglaises en général :

 

« L’aristocratie anglaise est de plus en plus enragée pour les vins très secs. Notre 6% est trouvé trop sucré pour les Clubs. »[29]

 

«Les vins très secs sont de plus en plus à l’ordre du jour dans les classes supérieures ; on me dit que les Dames de l’Aristocratie se piquent d’honneur de ne boire que des champagnes à 3, 4 ou 5%  de liqueur. J’ai offert hier à dîner à deux négociants en vins et leurs dames ; celle-ci firent la grimace en buvant notre C.B. et aimèrent notre vin  sans liqueur. »[30]

 

Ces exemples mettent en évidence le lien entre consommation du champagne sec et les élites du pays, « les classes supérieures », dont les membres sont réputés pour être connaisseurs en vin. Plus généralement, le vin sec semble particulièrement apprécié des  "connaisseurs"[31]. L’aristocratie a une telle influence sur la consommation de champagne en Angleterre que les événements l’affectant ont des répercussions immédiates sur la situation des affaires[32]. Sa présence à Londres pour une partie de l’année au moins, liée à l’activité de la cour d’Angleterre, et la concentration des activités politiques et économiques font de la capitale du royaume non seulement un grand centre de consommation mais également le centre d’impulsion de ce goût, qui évolue de plus en plus aux vins très secs[33]. L’anecdote concernant la consommation des dames est particulièrement significative, étant donné que le champagne, comme vin sucré, a rencontré dès ses débuts un grand succès auprès de la gent féminine, de sorte qu'il a vite eu une image de vin de femme.

 

1.2.2. Une exigence de qualité

 

La plupart de ces négociants ont une large connaissance à propos de tout ce qui peut toucher aux vins, notamment aux vins de Champagne :

 

         « […] Ces jours derniers, je rencontre dans Mark Lane le chef d’une maison très importante ne faisant que le commerce de gros […] Je lui avais dit à l’avance que nous allions déguster du 1858 ; ce n’en était pas et il l’a bien vu. Il ne l’oubliera pas. Quoi que vous en pensiez, le haut commerce de ce pays est très éclairé, la concurrence dans nos affaires y est très active. Les achats s’y font rarement sans une comparaison d’échantillons ; la vérité ne manque jamais de se faire jour et en ne représentant pas les choses telles qu’elles sont, on se perd sans retour. »[34]

        

Cette connaissance de ce qui a trait au vin qu'ont la plupart des wine merchant fait du marché anglais un marché particulièrement exigeant[35]. A. Hubinet souligne d'ailleurs dans ce passage combien il est difficile et dangereux, pour une maison qui tient à réussir sur ce marché, d'essayer de les duper. Nous ne savons pas en l'occurrence si la Maison est de bonne foi. Si les Anglais ont la réputation d'être connaisseurs en vins, sans doute tous ceux qui en consomment ne s’y entendent pas en vin. Ils s'en remettent à leur "wine merchant" qui, eux, sont attentifs à ce que le vin réponde à leurs exigences. Il est de la plus haute importance pour eux, bien évidemment, de ne pas vendre un champagne de mauvaise qualité à leurs clients, en raison notamment des liens de confiance qui les unissent. Ils doivent garantir de la qualité du vin. Si toutes les marques – même celles qui ont déjà une certaine réputation - sont obligées de faire déguster leur vin, c’est bien que les wine merchant tiennent à s’assurer de leur qualité. Si des progrès indéniables ont été réalisés dans la maîtrise du vin, son élaboration, nous l'avons vu, reste encore soumise à de nombreux caprices et il est toujours difficile de fournir une qualité permanente. De fait, un vin de mauvaise qualité condamne une marque sans rémission :

 

         « […] Vous n’avez pas idée comme on dégringole dans ce pays, et quand l’opinion a pris une marque en grippe, elle est perdue sans retour. »[36]

 

Ce passage s’inscrit dans toute une série de reproches que A. Hubinet adresse à la Maison concernant la qualité des vins ; en l’occurrence, c’est la limpidité du vin qui est en cause. La qualité du vin est une condition essentielle à la réussite sur le marché anglais. Non seulement elle est indispensable pour réussir, mais surtout il est impératif de la maintenir sous peine de se condamner, ce dont témoigne cet extrait. Il est vraisemblable en tout cas que ce vin n’aurait pas essuyé de telles critiques sur d'autres marchés. La remarque de A. Hubinet, nous amène en effet à penser que le marché anglais est particulièrement exigeant concernant la qualité : il souligne que la Maison ne peut s’imaginer à quel point la chute peut être rapide pour une marque quand elle ne répond plus à cet impératif. Il semble sous-entendre par-là qu’elle n’a pas l’habitude de rencontrer un tel niveau d’exigence sur d’autres marchés. Sur le marché anglais, toute cuvée de moins bonne qualité peut faire perdre la « réputation la mieux assise ». La contrepartie de cette exigence de qualité réside dans sa capacité à payer un champagne rare, et de bonne qualité, à des prix élevés :

 

         « […] Si vous pouviez me trouver d’assez bons 1857, ou des 1858 plus corsés que ce que vous venez d’acheter, je les vendrais facilement à n’importe quel prix ; les bons vins mûrs deviennent très rares. »[37]

 

Cette exigence du marché anglais se traduit par l’importance particulière qu’y jouent les dégustations. Là encore, nous manquons d’éléments de référence avec d’autres marchés. Dans la correspondance envoyée aux autres représentants ou agents, il n’est quasiment jamais fait référence à l’envoi d’échantillons, à l'inverse de la correspondance expédiée à A. Hubinet. Nous ne voulons pas dire qu’elles ne sont pas de règle sur les marchés continentaux, mais elles ne sont sans doute pas aussi systématiques que sur le marché anglais, où A. Hubinet précise que les achats se font rarement sans une comparaison d’échantillons »[38]. Elle est une étape nécessaire, par laquelle les "wine merchant" s’assurent de la qualité[39]. Une large part de la correspondance qu'il envoie à la Maison fait référence aux différentes dégustations, leurs résultats, ce qu’il faut en attendre. Cette place éminente met en évidence leur importance pour une maison. Avant la période des achats, la plupart des maisons de champagne laissent des échantillons de leurs nouvelles cuvées aux négociants pour recueillir leur avis et éventuellement les modifier si elles ne plaisent pas[40]. Ces dégustations contribuent à faire du marché anglais un marché extrêmement concurrentiel, les "wine merchant" comparant ses échantillons au vin qu’ils considèrent comme leur référence et qu'ils ont l'habitude d'acheter[41]. Une marque connue, qui jouit d’une bonne réputation, n’a besoin que de peu d’échantillons pour vendre ses vins. La marque Pommery étant inconnue, ou presque, sur ce marché, A. Hubinet compte sur ces dégustations, dans un premier temps, pour faire connaître la marque auprès des négociants et de leurs clients ; elles sont perçues comme un investissement dont il attend un retour dans l’avenir pour la marque[42]. Ces démarches l’obligent à avoir des échantillons de différentes opérations à proposer.

 

1.3.         La vision du marché anglais développée par la maison Pommery

1.3.1. Ses réactions à l’égard du "goût anglais"

 

         Il est intéressant de revenir sur ce point essentiel pour notre propos. Si la maison Pommery prône le cachet sec de ses vins, ce n'est pas pour autant, nous l'avons vu, qu'elle approuve le goût anglais, bien au contraire. Elle rejette un certain nombre de pratiques auxquelles ont recours certaines maisons pour préparer leurs vins destinés à ce marché, vins dont elle considère qu’ils trahissent le cachet véritable du vin de Champagne[43]. Mais, au-delà de ces critiques, la Maison – et même Hubinet[44] - se positionne plus largement contre le "goût anglais", qu’elle juge « bizarre »[45]. Les critiques concernant ce goût ne manquent pas, comme le montrent les dégustations d’échantillons de vins concurrents, préparés pour le marché anglais[46]. Une lettre datée de 1862 par exemple affiche ainsi le mépris de la Maison pour les vins «à l'état brut », sans liqueur, qu'elle juge «détestables»[47]. Or nous avons vu que les vins "sans liqueur" connaissent un certain succès à cette période. Les appréciations des "wine merchant" sur les échantillons de A. Hubinet mettent d’ailleurs ce décalage en évidence :

 

         « […] Le principal négociant de Cheltenham a aujourd’hui dégusté nos trois qualités. La C.V. n’est pas assez riche pour sa vente. La C.N. a été comparée à Perrier-Jouët, bon vin rond mais ayant un léger goût de terroir ; notre vin a été trouvé plus délicat mais moins riche et trop sucré.[…] Je lui ai présenté une bouteille de C.B. débouchée samedi à Birmingham. Il a paru l’admirer beaucoup, mais lui a trouvé trop de sucre. »[48]

 

Les vins de la Maison, secs voire trop secs sur certains marchés continentaux, ne conviennent pas pour le marché anglais car ils sont jugés trop sucrés. Ce n’est pas la qualité des vins qui est ici remise en cause, puisque la "Carte Blanche" semble avoir été « admirée », la "Carte Noire" trouvée « plus délicat[e] » que le Perrier-Jouët. Généralement, la qualité du vin est reconnue. A. Hubinet va même jusqu’à prétendre, dès 1862, que la Maison « a le meilleur vin que l’on trouve ici […], destiné à beaucoup de succès »[49]. 

 

A. Hubinet, en accord avec la maison Pommery, propose dans les premiers temps des vins riches[50]. En cela, il semble préférer le cachet "français" - vin riche et fruité - au cachet "anglais", porté sur des vins chargés. La maison Pommery, nous l’avons vu, adhère à ce cachet "français"[51]. H. Vasnier appelle de tous ses vœux au succès de ce cachet, incarné par le vin le plus représentatif du style de la Maison, la "Carte Blanche"[52]. Mais elle ne renonce pas non plus à ses critiques à l’égard des maisons Clicquot et Roederer. Elle défend une position fédératrice, espérant que son cachet «concilier[a] toutes les opinions extrêmes». Cette position est révélatrice de cette "culture de produit" que nous avons déjà évoquée[53] : la maison Pommery a confiance dans les qualités de son vin et veut l'imposer en Angleterre. Elle incite fortement sons agent à prôner le cachet propre de la Maison, plutôt que de « copier servilement les autres »[54]. Elle lui répète à plusieurs reprises qu'elle ne tient pas à opérer « exprès pour le marché anglais »[55]. Les critiques concernant le nombre d'échantillons et d'opérations préparées pour le marché anglais s'inscrivent d’ailleurs dans ce cadre. Elle lui reproche en effet, à plusieurs reprises, de « multiplier les qualités sous prétexte de vente », alors qu’il vaut mieux selon elle s’en tenir à son seul cachet, « seul moyen de [se] poser honorablement un jour»[56]. A la lumière de ces éléments, il est difficile de ne pas parler de conviction à l’égard de son propre cachet de vin.

 

1.3.2. Une certaine "anglophobie"

        

Ce terme d’"anglophobie" est peut-être un peu excessif, encore que ce n’est pas sûr. Il y a en tout cas, dans la correspondance que H. Vasnier envoie à A. Hubinet, des réactions très vives à l’égard du marché anglais. Cette "anglophobie" se manifeste à propos du vin lui-même, puisque ce marché est suffisamment puissant pour imposer un type de vin, « celui des gens comme il faut »[57]. C'est d'autant plus étonnant de la part de H. Vasnier qu’il a, rappelons-le, travaillé lui-même en Angleterre dans une maison de banque. Ainsi, critiquant les conditions de stockage des vins dans les dépôts anglais, il recommande à son agent de faire valoir que les « Anglais s'y entendent peu en vin »[58]. Dans la lignée de ces propos, il s'élève également contre les prétentions anglaises en ce qui concerne le vin[59] et surtout les activités commerciales. Il en va ainsi du système de traite pour le règlement des factures, seul « système business-like », mais que refusent les Anglais ont eu du mal à adopter[60]. D'une manière générale, il critique le laxisme des "wine merchant" quant aux paiements ; il ne cesse de recommander à A. Hubinet de « bien habituer les clients » à payer régulièrement leurs créances, et non à imposer eux-mêmes le délai de paiement[61]. Au début des années 1870, H. Vasnier n’a pas de mots assez durs pour mettre en cause le système de  réservation des vins :

 

« […] Ce système fait supporter au producteur une perte de 25% pour ne pas l’imposer au consommateur, c’est un système ruineux qui incite à réduire la qualité, comme le font certaines maisons. »[62]

 

         La Maison se montre peu disposée à céder face aux prétentions anglaises, d'autant plus qu'elles lui semblent iniques au regard de la situation des vins de Bordeaux et de Bourgogne[63]. A l'instar du vin, elle tient à imposer ses idées. D'ailleurs, A. Hubinet semble avoir réussi à habituer les négociants anglais, non sans mal[64]. Quant au système de réservation, si la Maison est obligée de céder, elle tient cependant à imposer ses conditions :

 

« […] S’il n’y a pas moyen d’éviter d’accorder des réserves pour le 1870, accordez les, mais à la dernière extrémité et à la condition formelle que les vins seront enlevés complètement de nos caves au 30 avril 1874 […] avec un dédommagement de 1% par mois quand le délai sera passé.»[65]

 

Cette vision nous a semblé intéressante à développer ici, car elle met en perspective l’évolution de la maison Pommery sur le marché anglais.

 

2.                Une évolution impulsée par A. Hubinet

 

2.1.         Les orientations définies par A. Hubinet

2.1.1. "Donner du relief à la marque"

 

Malgré les intermédiaires que la Maison a déjà eu sur le marché anglais, la marque Pommery en est à ses débuts sur ce marché où elle n’est pas connue. A. Hubinet et H. Vasnier la présentent eux-mêmes comme étant « nouvelle »[66]. Dès ses débuts, A. Hubinet semble cependant avoir choisi de travailler particulièrement les élites et les lieux qu'elles fréquentent, comme en témoigne cet extrait daté de 1861:

 

« […] Je me propose de travailler spécialement les grands hôtels et les Clubs. C’est un moyen expéditif pour propager la marque et qui lui donne du relief…»[67]

 

Ces "grands hôtels" et ces "clubs" sont en effet fréquentés par l’élite des sujets du royaume, et particulièrement par l’aristocratie. Les clubs notamment ont connu un formidable essor[68]. Cette "stratégie" de A. Hubinet présente un double intérêt. Cibler ses efforts sur ces élites permet de faire connaître la marque auprès de consommateurs exigeants, aisés, traditionnellement considérés comme de véritables connaisseurs en vins et exerçant par-là même une certaine influence sur le goût et les modes du pays. Pour reprendre une terminologie actuelle, il est possible de les assimiler à des "leaders d'opinion": par leur influence, elles sont à même de développer la notoriété de la marque. D'autre part, voir son vin apprécié par un milieu réputé connaisseur contribue bien évidemment à soigner l'image d'une marque, à lui conférer un certain prestige. C'est ce qu'il faut entendre quand A. Hubinet parle de « donner du relief à la marque ».

 

Si cette orientation ne relève pas de l’initiative de la Maison elle-même, le niveau élevé de ses prix incite A. Hubinet à s’adresser en priorité, dès les débuts de la marque, à des maisons de premier ordre - celles qui ont une clientèle choisie, distinguée -, les seules à pouvoir acheter les vins de la marque[69]:

 

« […]On commence décidément à parler de la Marque ; on se récrie beaucoup contre les prix. Les premières difficultés sont les plus difficiles à surmonter, mais quand quelques grandes maisons voudront bien nous donner un coup d’essai, l’affaire ira toute seule. »[70]

 

Quoique la marque soit nouvelle sur le marché anglais, la maison Pommery ne transige pas avec ses prix pour essayer, dans un premier temps, de vendre et développer ses affaires, et ce même s’ils représentent un handicap à ses débuts. Ses prix comptent d'ailleurs parmi les plus élevés du marché[71], ce qu'elle justifie par la qualité du vin[72]. Elle fait donc en quelque sorte le pari de tenir ces prix élevés et, partant, de s’imposer par sa qualité. Par ailleurs, cette orientation vers un public connaisseur, exigeant, tient également à la qualité des vins de la marque. La maison Pommery, nous l’avons vu, porte ses efforts vers des vins de qualité - et adopte une politique en conséquence - pour satisfaire une clientèle exigeante[73]. Selon A. Hubinet, la Maison dispose du meilleur vin sur le marché anglais, ce qui augure de son succès[74]. D’après son analyse, il semble, en outre, qu’il y a une place à prendre dans les vins de qualité[75]. Cette orientation, définie semble-t-il en fonction des contraintes du marché anglais, correspond à celle que la maison Pommery entend suivre, et qu’elle suit en cherchant à se recentrer sur les vins de qualité supérieure[76]. Il n’est pas utile de préciser à quel point cette politique est exigeante, car elle suppose une qualité constante sur un marché aussi attentif à la qualité que peut l’être le marché anglais[77].

 

Cette stratégie est poursuivie et développée dans les années 1860, alors que A. Hubinet cherche à faire connaître la marque Pommery. Elle trouve une résonance dans les démarches qu'il effectue auprès des négociants[78], mais également auprès des hôteliers :

 

« […] L’idée dont je vous ai fait part à mon dernier voyage de descendre dans les principaux hôtels de Londres devrait avoir d’excellents résultats. En introduisant la marque dans une quinzaine des meilleurs, nous nous ferons déguster par la crème de la crème des sujets de la Reine VICTORIA et je m’arrangerais de telle façon que les hôtel-keepers demandent nos vins chez les négociants. Dans l’hôtel que j’habite à présent, je dépense 8/- par jour ; dans les hôtels dont je vous parle, il me faudrait dépenser environ 30/-. […] Ce plan m’a complètement réussi à Brighton et vous savez que le public de la Brighton season est à peu près le même que celui de la London season… »[79]

 

Dans cet extrait - comme dans le premier cité dans cette partie - c'est A. Hubinet qui prend l'initiative, la maison Pommery se contentant de donner son accord. En l'occurrence, cette stratégie n’est pas sans comporter quelques risques, notamment financiers ; elle représente un véritable investissement pour la Maison[80]. Cet extrait nous apprend qu'il s'agit là d'une extension de la politique déjà suivie avec succès à Brighton - ville balnéaire du sud de l’Angleterre où se retrouve toute l’aristocratie anglaise pendant la saison estivale. Cette extension traduit une véritable "stratégie", cohérente et suivie : se faire « déguster par la crème de la crème des sujets » du royaume, car le succès auprès de ces consommateurs peut contribuer au succès de la marque sur le marché anglais. Il doit assurer la crédibilité de la marque aux yeux des "wine merchant".

 

2.1.2. Les vins secs

 

Là encore, cette orientation est définie en fonction des évolutions du marché anglais, et notamment du succès rencontré par ces vins secs :

 

« […] Albrecht s’est trouvé dernièrement lancé dans la plus haute sphère en produisant un vin plus sec que tous ses confrères. […] Il nous faudra essayer de contenter ces deux classes : les secs et les très secs. Les premiers n’aiment pas les très secs et réciproquement. »[81]

 

Le vin sec connaît, nous l’avons précisé, connaît un grand succès, à tel point que A. Hubinet, qui a essayé de percer avec les vins riches de la Maison, a dû renoncer à cette politique[82]. Le vin de la marque est jugé, à ses débuts, trop sucré par les principaux "wine merchant"[83]. Ce n’est pas la qualité du vin qui est remise en cause, au contraire : il est généralement trouvé délicat[84]. Le rôle de relais que doit jouer un agent prend tout son sens avec le travail de A. Hubinet sur le marché anglais. Il en connaît parfaitement les spécificités et les évolutions. Il ne cesse d'ailleurs d’informer la Maison quant à la diffusion irréversible des vins secs, et ce dès ses débuts en tant qu'agent. Il l'amène alors, non à abandonner son cachet français, mais à proposer des vins plus secs :

 

« […] A Londres, le goût s’attache de plus en plus aux vins très secs ; deux ou trois maisons expédient des vins sans liqueur ; nos vins les plus secs sont opérés à 6% ; il ne serait pas mal que nous en eussions une certaine quantité opérée à 3 ou 4%… »[85]

 

La surenchère de certaines maisons, qui proposent des vins sans liqueur, et les exigences des consommateurs amènent ici A. Hubinet à demander à la Maison de réduire le dosage de ses vins. C’est du moins ce que sous-tend l’enchaînement de ses propos : les vins "secs" de la Maison ne le sont pas assez pour répondre au "goût anglais" - en vogue à Londres - comme le montre le décalage entre leur dosage et ceux de leurs concurrents. Il s’esquisse ici comme une "course", où il ne faut pas se laisser distancer par la concurrence. La plupart des maisons rencontrent en effet un grand succès en proposant des vins secs. Il suffit de rappeler l’exemple de la maison Irroy qui a percé sur ce marché grâce à ce type de vin[86].

 

Cette orientation vers le vin sec tranche avec la prétention de la maison Pommery à ne pas opérer exprès pour le marché anglais. Elle n’est cependant pas exclusive. A. Hubinet continue toujours d’offrir des vins "riches", qui concurrencent ceux de Roederer et de Clicquot. Ce sont ces marques que la maison Pommery cherche avant tout à concurrencer à ses débuts, mais elles sont très bien implantées sur le marché anglais :

 

« […] J’ai visité ce matin les White de Lime Street. Ils aiment nos vins riches, mais ils ne peuvent les acheter attendu qu’ils sont obligés de tenir le Clicquot et le Roederer, et qu’ils désireraient pouvoir n’en acheter qu’un seul de ce genre. J’ai eu avec eux une conversation spéciale et très longue.» [87]

 

Les vins riches de la marque Pommery prennent la dénomination de C.B.F. (Carte Blanche cachet Français) à partir du milieu des années 1860, alors que les vins secs de la marque prennent la dénomination de C.B.A (Carte Blanche cachet Anglais). Dans la première moitié des années 1860, A. Hubinet tient à avoir à sa disposition plusieurs opérations différentes de plusieurs qualités différentes - pour être sûr de répondre aux exigences des négociants et ne pas manquer des ordres lors de dégustations. A partir de 1865, il ne propose donc plus qu’une seule qualité, déclinée en trois opérations, même s’il pousse surtout le cachet français et le cachet sec dosé à 6%[88]. En cela, il applique la politique de la maison Pommery, qui tient à se recentrer sur les vins de qualité supérieure, allant même plus loin que sur le marché allemand, où deux qualités sont vendues.

 

2.2.         Des difficultés à s’adapter

 

Il entre dans les attributions "normales" d'un agent de permettre à la maison qu'il représente de s'adapter aux exigences d'un marché[89]. Ce rôle prend une autre signification sur le marché anglais, dans la mesure où ce marché impose, semble-t-il, une rupture dans les pratiques commerciales ou de vinification, et dans la mesure où la maison Pommery semble peu disposée à l'opérer.

 

2.2.1. Les reproches de A. Hubinet

 

A. Hubinet est très vite conscient, nous l’avons vu, de la nécessité de s’adapter au goût "dominant". En cela, les dégustations auxquelles il participe jouent un rôle capital. Elles lui permettent de prendre en quelque sorte la mesure de la marque auprès des négociants anglais, et voir ainsi les changements qu'il convient d’apporter au vin. Dès 1861, il souligne la nécessité de présenter des vins plus secs et plus anciennement opérés :

 

« […] Un dernier mot sur le mode d’opération. Huit sur dix les trouvent trop sucrés, "that is a fact", je ne suis pas d’avis pour cela que le mode d’opération soit encore à changer, mais il est impossible de lancer la marque à moins que nous ayons des vins opérés d’un an au moins à offrir au commerce anglais. Nous sommes à même de réussir à Londres mieux que n’importe où ailleurs parce qu’en général il n’y faut pas de vins chargés ; ce qui nous y fait échouer est que nous n’avons pu présenter jusqu’ici que des échantillons nouvellement opérés. Notez bien qu'il en est de même pour nos concurrents. Les vins de Perrier-Jouët, de Moët, etc… ne sont jugés "fit to be drunk" qu’un an après l’importation. Les maisons les plus riches achètent considérablement à l’avance ; elles ont importé leurs 57 et 58 en 59 et 60, et au commencement de cette année considéraient le vin comme à peine prêt à boire. Presque tous nos clients m’ont dit "when your wines arrived, I thought very little of them, now, I like them". »[90]

 

Disposer de vins anciennement opérés est une exigence spécifique au "goût anglais". L’ajout de liqueur au vin vient habituellement atténuer l’acidité naturelle du champagne. Dans le cas des vins destinés au marché anglais, cette dose de liqueur étant diminuée, un séjour prolongé en cave permet au vin d'acquérir plus de rondeur et vient pallier la raideur du vin[91]. Cette pratique témoigne du changement qu'impose le marché anglais dans l’élaboration du vin pour une maison qui veut y réussir. La plupart des maisons de champagne s’y sont adapté, notamment en proposant un système de réservation des vins[92]. En l’occurrence, la jeunesse de ses vins condamne la marque Pommery, comme le fait remarquer A. Hubinet, alors même que leur qualité augure de leur succès. Pourtant, malgré ses recommandations, la Maison semble éprouver des difficultés à opérer cette rupture :

 

 « […] Ils m’ont fait l’observation que la C.B.A./D 157[93] est bien moins bonne que la C.B.A./D  expédiée à eux l’an dernier. Ce vin n’est pas assez vieux opéré ; je ne comprends que vous ne compreniez pas la nécessité d’opérer longtemps à l’avance. L’Irroy marche très vite parce que ces vins sont prêts à boire quand ils débarquent. Perrier-Jouët nous enfonce au 4ème dessous avec des vins conservés pendant trois ans opérés à Calais… »[94]

 

Quatre à cinq ans se sont écoulés depuis ses premières recommandations et la maison Pommery souffre toujours de ne pas s'être adapté aux exigences anglaises, malgré ses promesses[95]. A. Hubinet n'a pourtant de cesse de souligner la nécessité de fournir des vins vieux opérés[96]. Cette attitude est d’autant plus incompréhensible que le succès de marques comme Irroy ou Perrier-Jouët vient confirmer son analyse. Ces marques se sont en effet