JACQUESSON PÈRE & FILS: UN DUO EXPLOSIF

Dès 1826, Memmie Jacquesson avait associé son fils Adolphe à son commerce.

Le 30 juin 1832, la société commerciale prit le nom de "Maison Jacquesson & Fils" et le 27 septembre 1832, Memmie associait de manière officielle son fils Adolphe par un acte sous seing privé. L'actif de la société était fourni par Memmie pour la somme de 300 000 francs, Adolphe apportait 100 000, francs. Memmie devait s'occuper de la direction des caves et de la réception des voyageurs. La société allouait à Adolphe 1 500 F pour ses frais de voyages d'affaires. Les bénéfices étaient partagés par moitié. A la mort de son père, la Maison de champagne lui revenait de droit et en totalité.

En 1833, les agents étrangers vendaient le vin Jacquesson sous leurs raisons sociales personnelles et ce nom figurait également sur leurs factures. Prévenir et contrôler cette forme d'escroquerie étaient particulièrement difficile. En voici un exemple

M. Reinecker, représentant Jacquesson & fils à l'étranger n'avait pas payé ses factures depuis plusieurs années et ce, malgré des menaces d'être traduit devant un tribunal. Non seulement il ne restitua jamais les sommes détournées mais, de plus, il dénigra la qualité du champagne Jacquesson. Pour régler cette affaire, Memmie dut se rendre à StPetersbourg. Le voyage aller dura neuf jours en utilisant les transports routiers les plus rapides! Un dessin humoristique le représenta voyageant en troïka

En dépit de ces problèmes commerciaux les affaires prospéraient. II fallut agrandir les caves en achetant des terrains voisins en 1823 et 1828.

Au quotidien, le père et le fils n'étaient pas toujours d'accord. Ainsi Adolphe avait pour obsession de développer leur agence de Londres et voulait donner à son champagne, le "goût anglais". II s'acharna sur cette recherche, étudia précisément le champagne Moët qui remportait un grand succès commercial Outre-Manche et réussit à augmenter les ventes de son agence londonienne. Memmie dut renoncer à la fermer.

A propos de la qualité, Adolphe écrivait à un ami en 1834 "J'ai eu des discussions terribles pour obtenir de faire des vins sur la côte de Reims où depuis plusieurs années se font d'excellentes qualités contre lesquelles nous luttons avec tant de mal. J'ai toutes les peines du monde à faire comprendre à mon père qu'il est mille fois plus avantageux de faire de bons vins en formant nos cuvées que d'avoir recours à ce maudit recoulage qui nous casse la mousse, nous fait une perte considérable et nous laisse peu de bénéfice... J'ai beaucoup travaillé pour connaître notre partie et je me suis moi-même fait ouvrier pour pouvoir entrer dans les moindres détails... Mais, mon ami, les raisonnements les plus sains, les plus palpables sont regardés comme des folies et des idées ridicules de jeunes gens. On ne calcule pas que la concurrence rend les gens beaucoup plus difficiles, que le siècle marche et qu'il faut marchera vec lui... On n'est pas si bête que de boire du vin trouble elle conçois facilement que lorsqu'on paye une bouteille 8 fr. on a le droit d'exiger, outre la qualité, quelque chose pour l'oeil.. Encore une ou deux expéditions comme celle de l'automne dernier et il se serait aperçu, mais trop tard, qu'il n'est pas toujours raisonnable de ne prendre le conseil que de soi-même... En résumé, l'affaire est meilleure qu'à l'automne passé; j'ai déjà beaucoup gagné."

Adolphe se heurta souvent à son père quant à la qualité et à la forme des bouteilles employées par la Maison Jacquesson Memmie, très attaché à ses traditions, ne voulait pas changer ses méthodes de travail. II tenait à conserver les bouteilles "Lorraines" que son fils trouvait "de formes infâmes et de verre de toutes les couleurs". Adolphe dut attendre la mort de son père pour adopter les "Maubeuges", bouteilles bien formées et de couleur uniforme.

Malgré l'expérience d'Adolphe, la succession financière fut difficile après la mort de son père. Le bilan de l'année 1835 laissait apparaître une dette de 156 497,75 F. essentiellement due par des créanciers.

Pendant les premières années de sa reprise de la Maison de champagne, Adolphe fut conseillé par un grand ami de son père, Monsieur d'Origny, ancien magistrat à Paris. Celui-ci lui écrivait en août 1835 "on me dit que vous travaillez beaucoup trop, il faut tâcher de trouver quelques moments de repos pour le corps et l'esprit" et, quelques temps plus tard "Vous avez sous les yeux, le bénéfice que la casse vous a laissé depuis quelques années, et c'est, je crois bien, cette réduction de bénéfice - si même il n'y a pas perte - qui a achevé de brûler le sang de votre père-"

II demande aussi à Adolphe d'attendre quelques années avant de demander un crédit et de se lancer dans de nouvelles affaires. Adolphe ne tint guère compte de ses conseils. Dès 1837, il achetait plus de 800 pièces de vin, soit environ 214 000 bouteilles.

Grâce aux travaux de Jean-Baptiste François et aux inventions personnelles d'Adolphe, la graisse, la casse et le recoulage avaient presque totalement disparu et la qualité du vin augmentait. La Maison Jacquesson & Fils se développait jusqu'à faire partie des cinq plus importantes Maisons de champagne et s'imposait sur le marché français.

Grâce à de puissants appuis, la société participait à la vie mondaine et officielle de l'époque. A l'Exposition de Paris de 1849, Jacquesson & Fils exposait sous le numéro 2139. Elle présentait une maquette au centième du site des caves et des dépendances- On pouvait y admirer les puits, les réflecteurs et toutes les inventions Jacquesson.

En 1850, à l'occasion des revues militaires, le Prince Louis-Napoléon Bonaparte, Président de la République, offrit du champagne Jacquesson & Fils. Dans un journal parisien, à quelques jours d'intervalle, on pouvait lire deux articles élogieux. Le premier "L'Empire Jacquesson" était signé par Taxile Delord, le second, plein d'humour, signé par le rédacteur en chef, Louis Huart, vantait les mérites d'Adolphe.

D'après Adolphe Jacquesson, les caves conservaient alors plus de "quinze cent mille bouteilles". Il écrivait "Nous vendons à toutes les cours d'Europe, nous n'avons encore rien fait à New-York, n'ayant pas jusqu'à cette heure trouvé une personne avec laquelle nous puissions travailler sûrement et tranquillement".

Pourtant, la renommée Jacquesson avait atteint la Californie; pour preuve, ce fait divers: en 1851, le voilier Niautic était à quai dans le port de San Francisco, un violent incendie le détruisit complètement. Sur son emplacement on construisit un hôtel en bois. Vingt ans plus tard, en démolissant cet hôtel on découvrit quelques caisses contenant du champagne Jacquesson... encore buvable. En 1906, après le terrible tremblement de terre et le gigantesque incendie qui ravagea la ville, on retrouva, encore, dans les décombres, quelques caisses identiques. Cette fois, le champagne était devenu imbuvable! On peut encore admirer une de ces bouteilles conservée à Dizy, près d'Epernay, par la Maison Jacquesson et Fils.

De nombreuses célébrités honorèrent de leur visite les caves Jacquesson.

Adolphe guida personnellement la Reine de Hollande durant sa visite le vendredi 12 novembre 1859.

Napoléon III vint à son tour le 19 août 1863. II était arrivé à 13 heures à la gare de Châlons avec le Ministre de la guerre, le maréchal Randon, où l'attendait le Préfet de la Marne. Ils s'étaient dirigés vers les caves en traversant les vignes, les jardins et les plantations, et s'étaient arrêtés à la serre située dans le jardin du temple. Napoléon III avait pu entendre les explications de Daniel Hodibrenck sur la pollinisation artificielle expérimentée à l'air libre au Petit-Fagnières. A la sortie de cette visite, au bord du canal Jacquesson, près du port, il remit à Adolphe la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur pour les services rendus à l'industrie, au commerce et à l'agriculture. D'un geste magnanime, il avait décroché la croix qu'il portait sur sa vareuse pour l'épingler sur celle de Daniel Hodibrenck, horticulteur de génie. Autour d'eux n'étaient présents que les ouvriers des caves et les habitants du Petit-Fagnières, seuls à avoir eu connaissance de la venue de l'Empereur. Après avoir passé deux heures dans ces lieux, Napoléon III regagna la gare sous les acclamations enthousiastes et repartit pour le Camp de Châlons.

Parallèlement à son activité de négociant de champagne, Adolphe avait commencé, dès 1835, à acheter des terres sur le Petit-Fagnières. Les premiers terrains acquis - à l'insu de son père - se situaient au bord de la Marne. En 1870, il sera le plus grand propriétaire terrien de Fagnières.