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Le commerce du champagne se développe. Les caves s'agrandissent en permanence. L'Empereur remarque leur richesse et leur beauté et octroie une médaille d'or à la maison châlonnaise. Estimé par ses concitoyens, Memmie Jacquesson intervient dans la vie publique. Cependant, à cause de la précarité des rentrées d'argent de l'étranger et du laxisme de certains agents, la trésorerie de l'entreprise est fragile. De plus en plus inquiet et miné par la maladie, Memmie met fin à ses jours le 16 février 1835.
LE DESTIN DE MEMMIE
« Châlons, écrit un certain Lhote, attaché à la bibliothèque de la préfecture, doit à cet honorable industriel (Memmie Jacquesson) l'établissement du commerce des vins mousseux qui, au commencement du XIXe siècle, était négligé au point qu'un tirage de cinquante mille bouteilles passait dans l'opinion publique pour un acte des plus audacieux ».
De l'audace, il en faudra à ce pionnier, pour lancer un double défi : faire du vin effervescent puis le vendre non seulement en France mais aussi hors de nos frontières. Il va donc d'abord s'associer avec François-Félix Juglar, acheter le fameux terrain de Fagnières afin, dès 1804, d'y
creuser les premières caves dans les falaises de craie. Depuis longtemps on savait en effet que la température constante des galeries permettait un meilleur contrôle de l'impétuosité du vin lors de sa seconde fermentation et offrait des garanties de bonne conservation du champagne. 1804 est la date citée dans « Souvenirs sur la famille Jacquesson » . C'est aussi celle qu'a retenue M. Crubelier dans son « Histoire de la Champagne » . En l'absence d'archives comptables détruites durant la Grande Guerre, on ne peut pas suivre précisément l'évolution de l'entreprise. Quelques repères laissent à penser que les affaires ont prospéré rapidement.
En 1808 et 1809, la maison Jacquesson expédie suffisamment de vins vers le nord de l'Europe pour attirer l'attention des édiles de la préfecture sur la maison naissante. Le 30 juillet 1810, le conseil municipal de Châlons, réuni en séance publique, décerne une médaille d'or aux deux associés. Il y a cette visite de Napoléon
Ie qu'aucun des journaux de l'époque ne relate. Pourtant la récompense est bien réelle. En 1810
l'empereur accorde une médaille d'or aux propriétaires « pour la beauté et la richesse » des caves qui n'ont que six années d'existence. Marguerite Schlumberger est formelle
« Napoléon visita l'établissement, (...) et lui offrit aussi une médaille d'or (Que je possède). » Une médaille bien concrète qui a été largement exploitée sur les étiquettes et documents divers. Cette visite n'est sûrement pas sortie de l'imagination des Jacquesson peu enclins à s'inventer des exploits qui tôt ou tard auraient pu leur être reprochés. Elle peut être rapprochée d'un autre événement
châlonnais, bien consigné dans les gazettes celui-là, rapporté par Gérard Aréthens dans Folklore de Champagne :
"Le 25 octobre 1809, Napoléon Ie ; de passage à Châlons, .fut reçu devant la porte Sainte-Croix par le maire, les corps constitués, la Garde Nationale et les élèves de l'école impériale des Arts et Métiers. Après avoir traversé la ville, il s'arrêta pour voir l'avancement des travaux de l'Arc de triomphe, puis quitta la ville pour Paris » . Rien ne s'oppose à ce qu'il rende une visite privée aux caves Jacquesson qui sont sur sa route. Et, satisfait du travail de Memmie, d'octroyer cette fameuse médaille dans les mois qui suivent. Cette hypothèse justifierait l'empressement du conseil municipal de ne pas être en reste et de primer à son tour un citoyen méritant.
1823 et 1828 : Agrandissement des caves par achat de terrains voisins.
1832 : 1500 pièces de vin peuvent être tirées dans la Maison dont l'approvisionnement ordinaire était de 6 à 7 000 bouteilles (évaluation de Chalette, statistiques du canton de Châlons). La courte biographie de Crubelier précise qu'« en 1832, il fabrique environ 700 000 bouteilles, chiffre énorme pour l'époque » . Les affaires vont bon train. Memmie donne un essor considérable à sa maison de commerce. Il fit encore agrandir ses caves qui furent augmentées tous les ans jusqu'à sa mort. Et tout Châlons s'enorgueillit de ce succès. Memmie Jacquesson avait donc l'estime de ses concitoyens. Mais par sa générosité il s'en était aussi fait aimé. On rapporte que lors d'une disette, il avait fait venir de la farine de l'étranger et la revendait au dessous du cours à ses ouvriers et en gardait une certaine quantité pour les nécessiteux de la ville. En 1816 et en 1817, la vendange avait été nulle et du coup le prix du vin était monté en flèche. Au péril de leur santé, les familles du Châlonnais confectionnaient des ersatz de très mauvaise qualité. Memmie Jacquesson fit un voyage en Flandres, rencontra des brasseurs, convainquit l'un d'entre eux de le suivre à Fagnières et monta avec lui une brasserie qui ne tarda pas à fabriquer une bière « qui rendit la santé à tous ceux qui s'empressèrent d'en consommer ».
Il n'est pas étonnant que dans ces circonstances ses concitoyens l'aient appelé à remplir des fonctions officielles. Il fut notamment conseiller municipal de 1828 à 1834. C'est probablement au cours de son mandat qu'il intervint pour le maintien à Châlons de l'École des Arts et Métiers que le gouvernement voulait transférer à Toulouse. En témoigne une lettre d'un élève de cette école, installée par Napoléon
Ie en 1806, qui le remercie « d'avoir fait tant d'efforts, couronnés de succès » . Il fut aussi capitaine de la Garde Nationale en 1830, la commanda en second en 1831 et, l'année suivante, fut promu au grade de lieutenant-colonel.
Ces charges publiques s'ajoutaient à celles de son entreprise pour laquelle il se dépensait sans compter. Son associé, qui lui conseille dès 1827 de « ne pas se tuer au travail » , ne peut plus le suivre. En 1829, pour la somme de 12OOOF, François-Félix Juglar revend ses parts sur les constructions et les caves réalisées en commun, à son associé.
- Que tu te retires avec 20 ou 30 OOOF de rente, dit-il à Memmie Jacquesson en le quittant,
tu n'en seras ni plus ni moins heureux.
Mais aux yeux de Memmie il n'existait pas d'alternative. Comme le constate son arrière petite-fille, « son capital était mince
et forcément très exposé ». Et quelles difficultés pour recouvrer des créances ! Un commerce de luxe, et le champagne l'est à cet époque-là bien plus qu'aujourd'hui, oblige à des ménagements extrêmes envers des clients susceptibles. Le vigneron doit se doubler d'un diplomate. De plus, les agents engagés en Europe ne sont pas toujours d'une grande honnêteté.
Jusqu'en 1833, ils vendent le champagne Jacquesson sous leur propre nom. Les clients ne connaissaient que ces représentants qu'il n'était pas bon de contrarier. Une brouille et l'agent local se vengeait en dénigrant le champagne. C'est le cas en 1832 lorsqu'un certain Reinecker vole Jacquesson. Première démarche amiable suivie de pressions plus fortes n'y font rien. L'homme ne rend rien, ni marchandise ni argent. On en vient au procès « tandis que le coupable va diffamant cette Maison, qui lui avait toujours témoigné une grande bonté ».
Heureusement en octobre de cette année là, une bonne nouvelle vient compenser ces ennuis. Memmie Jacquesson fournit la cour du roi Louis-Philippe et celle d'Angleterre.
Cependant l'éclaircie est de courte durée et Memmie se plaint dans chaque courrier qu'il échange avec son fils Adolphe envoyé à leur agence de Londres
« Plitt ne me parle pas de me faire des remises dans le mois prochain, cela m'inquiète... Point de lettres de Kustler ; c'est un peu fort de ne pas nous remettre ce que j'ai payé pour lui à Paris. Nous sommes toujours dupes... ces propriétaires sont injustes. (...) Mais que fait donc Ehrensberger qui a vendu pour 50 OOOF et dont presque la totalité est échue ? Tu conviendras que vendre et attendre après
son argent, ce n'est point une affaire qui puisse nous convenir ».
Lorsque les correspondances ne suffisaient plus à stimuler les agents, il fallait se résoudre à aller sur place. Outre le coût élevé, auquel s'ajoute une perte de temps que l'entrepreneur ne peut consacrer à l'élevage de son vin, ces voyages n'avaient rien d'une promenade touristique.
La Russie est un bon marché pour le champagne très prisé à la cour du tsar par toute la noblesse et les officiers de l'empereur. Mais lorsque Memmie décide d'aller à Saint-Pétersbourg en 1833, il va
relier Châlons-sur-Marne à la capitale russe en neuf jours. La troïka fait partie des moyens de locomotions les plus rapides utilisés et une gravure représente le Champenois dans cet équipage.
Lorsque Adolphe monte une expédition en Pologne en 1830, il emmène sa jeune femme. Mais un soir leur diligence est attaquée par des brigands. Cette fois l'affaire se réduit à un échange de coups de poings entre les voyageurs et les assaillants. Pour vendre son vin blond il a toujours fallu une âme d'aventurier au négociant champenois.
La trésorerie n'est pas le seul souci de Memmie : il y a les bouteilles qui tout-à-coup se cassent en grand nombre, amenant une perte souvent considérable. « Aucune science ne permet à cette époque d'enrayer ces accidents » , note Marguerite Schlumberger. En effet, il faudra attendre une génération et Adolphe Jacquesson pour connaître un progrès sensible dans ce domaine. Adolphe, le fils certes aimé mais avec qui les rapports ne sont pas simples. Il affole Memmie par ses initiatives financières malheureuses et sa prodigalité. La confiance du père n'est jamais totale.
Parvenu à l'âge d'homme, Adolphe s'en plaindra :
-
" Je vois qu'il est de toute impossibilité, écrit-il en 1834, que tu puisses me juger impartialement, étant mal disposé que tu l'es envers moi. (...) Je connais maintenant le degré de confiance et d'estime que tu as en moi. Vrai, je te l'avoue franchement, je ne croyais pas être aussi bas dans ton opinion ! Cette idée me fait mal... ».
D'année en année, Memmie Jacquesson s'assombrit. Son entourage note son humeur noire. Moins affable et moins prévenant
« Autrefois je vivais pour les autres, se défend-il, maintenant je vis pour moi » .
En fait, il souffre plus qu'il n'en dit. Chagriné certes, inquiet sûrement, incontestablement
fatigué, Memmie est surtout malade. Le 16 février 1835, comme chaque matin, il quitte sa maison de Châlons et se rend au
Petit-Fagnières. Il est huit heures et, de son bureau, il donne quelques ordres avant de se diriger vers ses caves. Le concierge rapporte au procureur du roi qu'à neuf heures
"des ouvriers ayant besoin de leur maître le cherchèrent dans les caves, et que les nommés Frison et Dalison le trouvèrent mort baigné dans son sang, et ayant un pistolet à côté de lui
". L'autopsie confirmera que Memmie Jacquesson a mis fin à ses jours et révélera un délabrement du foie et des intestins qui devait entraîner « d'horribles douleurs (qui) ont du être la conséquence de cet état morbide qui est souvent la cause de la mort ». La veille du drame on l'entend s'exclamer
- Oh, si j'avais des tenailles pour arracher dans ma poitrine ce qui la déchire. « Selon des médecins auxquels nous avons montré le
compte rendu de l'autopsie, écrit Gérard Aréthens, un cancer s'était probablement déclaré et devait lui provoquer des douleurs insupportables ».
Sans le savoir François-Félix Juglar avait prononcé une phrase prémonitoire. Memmie Jacquesson s'était littéralement tué au travail.
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